Mohammed VI et l’émigration marocaine : Une approche communautaire décomplexée

Mohammed VI s’adresse aux émigrés marocains, à des occasions, majestueuses et hautement symboliques en prenant à témoin le peuple.

Les immigrés, les anciens particulièrement, gardent du règne de Hassan II, surtout avant 1990, le phrasé des années de plomb. Avec Mohammed VI, les nouvelles générations vivent, depuis 26 ans, des années de plume tant l’air du Maroc est empli d’une certaine légèreté.

Driss Ajbali

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L’émigration marocaine est un phénomène récent, une soixantaine d’années, tout au plus. Elle a principalement connu deux rois. A chacun des souverains, son époque. Et Mohammed VI est le Roi de son temps. Celui de la mondialisation et des réseaux sociaux. Néanmoins, question émigration, le fils s’inscrit dans les pas de son auguste père, chacun, étant entendu, avec son tempérament et son style propre. Et s’il y a un changement de degré, il n’est en aucun cas de nature. L’émigration marocaine reste considérée, par les deux monarques, comme un périmètre royal. Tous les deux, le fils comme le père, sont sourcilleux sur l’identité et surtout le lien d’allégeance à la Commanderie des croyants. De toutes les émigrations du monde, ce dernier lien constitue, entre autres, l’une des spécificités du cas marocain. Et il est bien plus complexe et plus puissant que la simple adhésion politique.

Les immigrés, les anciens particulièrement, gardent du règne de Hassan II, surtout avant 1990, le phrasé des années de plomb. Avec Mohammed VI, les nouvelles générations vivent, depuis 26 ans, des années de plume tant l’air du Maroc est empli d’une certaine légèreté. L’approche de Hassan II était frappée du sceau sécuritaire. Le narratif de Mohammed VI est sécurisant. Hassan II était paternel. Mohamed VI est fraternel. Les émigrés marocains étaient, aux yeux de Hassan II, ses enfants et ses sujets. Mohammed VI, lui, s’accommodant des mutations socio-structurelles, voire anthropologiques, de cette fraction de son peuple, concède le choix de la citoyenneté mais ne négocie nullement la dimension identitaire ni l’allégeance à la Commanderie des croyants. Pour l’avoir dit publiquement et à plusieurs reprises, Hassan II ne croyait pas à l’intégration. Mohammed VI en a pris acte. Pour Hassan II, l’émigration c’était la France. Pour Mohammed VI, l’émigration, c’est la planète, avec tous ses fuseaux horaires. Sur un mode de messe basse, comme ce fut le cas en 1985 ou en 1996, Hassan II s’adressait, aux représentants autoproclamés des Marocains d’Europe, les amicales surtout. Mohammed VI s’adresse aux émigrés marocains, à des occasions, majestueuses et hautement symboliques en prenant à témoin le peuple. Il procède ainsi dans 24 discours dont 9 qu’il leur a consacrés. Lors des fêtes nationales, surtout le 30 juillet, le 20 août ou, et particulièrement, le 6 novembre. C’est dire la symbolique. Ses messages parviennent aux concernés là où ils se trouvent, dans un quartier de France ou dans un village de l’Oural.

Il est vrai que la fête du Trône, du temps de Hassan II, survenait le 3 mars. S’agissant de Mohammed VI, cette célébration coïncide avec la transhumance des voitures et autres camionnettes venues de toute l’Europe ou des avions pleins provenant du Canada, des Amériques ou de l’Orient. Cela n’a d’ailleurs pas échappé au Souverain qui a soulevé ce point dans l’un de ses premiers discours, dès 2001: « La concomitance de la célébration des Fêtes du Trône et de la Jeunesse, et la commémoration de la Révolution du Roi et du peuple, avec le retour à la patrie et auprès de leurs familles, de nos fidèles sujets résidant à l’étranger, nous réjouit à plus d’un titre, tant sont grandes l’affection et la sollicitude que nous éprouvons pour cette catégorie, si chère, de notre peuple ». Serait-elle, cette coïncidence temporelle, suffisante pour expliquer l’intérêt royal ? Elle ne saurait, à elle seule, expliquer la profondeur de l’approche. Loin de là. Les désobligeants mettront cet intérêt royal en lien avec les transferts. C’est prendre le sujet par le petit bout de la lorgnette. Les transferts sont certes un facteur très important pour l’économie du pays. Et n’en déplaisent à ceux qui prévoyaient, dans les années 1990 déjà, l’inexorable tarissement de cette manne, les transferts des Marocains de l’étranger ne se sont jamais démentis. S’ils s’évaluaient en centaines de millions, dans les années 1990, ils se comptent aujourd’hui en milliards.

En 2023, les transferts de fonds, selon l’Office des changes, ont atteint un niveau record se situant à 115,3 milliards de dirhams contre 110,8 MMDH en 2022. Et bien que cela soit essentiel, il serait cependant véniel de réduire à ce seul critère l’intérêt du Souverain pour les Marocains du monde. Pas plus lorsqu’il s’agit de l’intérêt des émigrés pour leur pays. Le Maroc a pressenti, dès les années 1990, l’annonce du trépas du mythe du retour. Il a fait le constat du début d’un processus irréversible : l’installation durable de ses émigrés dans les pays d’accueil. En Europe surtout. Ce qui n’a pas manqué d’advenir. Ce processus s’est renforcé avec les naturalisations massives par la demande ou par la naissance. Il suffit, aujourd’hui, de se mettre sur une file d’un comptoir d’enregistrement à l’aéroport pour constater que la plupart des émigrés marocains sont munis d’un passeport rouge pour les Européens, bleu pour les Canadiens ou noir pour ceux qui résident en Angleterre ou aux USA. Rien n’a pu endiguer une telle évolution. C’est comme le changement climatique, il a fallu s’en accommoder.

Du coup, lointaine est devenue la figure classique de l’immigré et ses « 20000 tonnes de souffrance », perclus qu’il est de sa « plus haute solitude ». Cette figure victimaire s’est, peu à peu, estompée. Elle cède la place à de nouvelles générations qui ont produit des figures, de plus en plus nombreuses, devenues emblématiques et de véritables représentants du Maroc. Nombre d’entre elles donnent du pays une image de performance, de réussite et d’ouverture. En France, en Belgique ou aux Pays-Bas, certains Marocains sont très audacieux et leur influence est, dans certaines circonstances, plus considérable que celles des ambassadeurs officiels. Et cela touche tous les champs: politique, intellectuel, médiatique, ou sportif. Ils sont les vecteurs d’un réel soft power, Mohammed VI l’a très tôt subodoré.

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Le souverain posant avec une famille marocaine de France.

Dernier exemple en date, l’équipe nationale de football et son épopée au mondial qatari. Le service rendu à l’image planétaire du Maroc est énorme, phénoménal et inestimable. A l’avant-garde d’une performance sportive, ces champions ont arrimé, derrière eux, le monde arabe et musulman tout en s’attirant l’admiration du reste du monde. Entre Marocains de l’intérieur et Marocains du monde, il y avait comme une prodigieuse communion catalysée par un liant dont le Maroc a le secret. Les talentueux joueurs, issus pour la plupart de l’immigration, dont ceux qui évoluent dans les grandes équipes mondiales, ont livré au monde, outre la performance sportive, une leçon de ce que peut être l’amour du drapeau national. Des enfants qui baragouinent à peine le marocain et prononcent un arabe estropié s’avèrent porteurs d’une identité solide. Nul conflit de loyauté pour tous ces enfants nés et grandis dans les faubourgs des Pays-Bas, les quartiers de France quand ce n’est pas dans les « Barrios » d’Espagne. Sous la direction du sélectionneur, lui-même issu du même métal, la diversité des cultures sera, pour la circonstance, un atout magique que Fouzi Lekjaa et surtout le coach, imprégné des deux environnements, immigré et marocain, ont su faire de ce sentiment d’appartenance et d’attachement une plus-value hors norme.

Autre exemple du volontarisme royal, la nomination de Samira Sitaïl au poste d’ambassadrice du Maroc en France. C’est un événement en soi. Un acte polysémique. Un geste royal gigogne. Première femme à présider aux destinées de la chancellerie marocaine à Paris où il n’y a jamais eu que des hommes de premier plan, l’ambassade du Maroc, outre son caractère stratégique, est probablement, si ce n’est la plus importante, du moins l’une des plus grandes d’Europe, et peut être dans le monde à en juger par le nombre des consulats qui parsèment le territoire hexagonal et des consuls qui sont sous sa responsabilité. Autre première, il s’agit d’une fille d’émigré marocain, et enfin d’une Franco-marocaine [1]. Enfin et c’est une petite révolution dans l’un des débats, parmi les plus sérieux, qui ont longtemps taraudé les Marocains du monde, les nouvelles générations particulièrement : la schizophrénique question de la double nationalité.

Cette décision, au caractère inédit, est une audace royale et un puissant geste de rupture. Autant le Roi Hassan II considérait, de manière sourcilleuse, que l’appartenance de ses sujets à la Nation marocaine devait être exclusive et non négociable. Autant, et ce à plusieurs occasions, pas nécessairement verbalement mais avec des gestes tangibles, le Roi Mohammed VI a validé que la double nationalité des Marocains de l’émigration, comme c’est le cas pour les juifs marocains, n’est plus un problème en soi, voire un faux problème. Ces appartenances nationales ne se confondent pas avec l’attachement, l’adhésion ou même avec la fidélité. Et s’ils adhèrent politiquement à une autre nation, particulièrement en accédant à des responsabilités politiques, ces Marocains du monde peuvent demeurer fortement liés à la monarchie marocaine au titre de Imarat Al Mouminine ( Commanderie des croyants).

Il y a certes des talents. Dans nombre de secteurs, la population marocaine émigrée compte de brillants succès et des compétences de rang mondial dans de nombreux secteurs et dans plusieurs pays. Cependant, il faut revenir sur terre. En plus d’être confrontés, presque partout, à un climat politique hostile à l’immigration, il y a, il ne faut pas l’oublier, de larges vulnérabilités dans la masse : Les statuts précaires. Les mineurs non accompagnés dont une partie survit dans la délinquance, la criminalité et la drogue. Un troisième, voire quatrième âge, esseulé et ligoté dans les pays d’accueil, en l’absence de portabilité de leurs droits à pension ou de leurs droits à la protection sociale. Il y a, en particulier chez les jeunes qu’on qualifie de troisièmes et quatrièmes générations qui ont de puissantes problématiques identitaires. De ceux-là, nombre d’entre eux ont pu (peuvent être encore) les proies faciles de toutes les dérives : délinquance, drogue ou, plus grave encore, les victimes tous les vendeurs des houris et de l’éternité dans un paradis fantasmé par l’islam politique. 

Cette menace, les années 2000 l’ont démontrée, avec les attentats de Madrid, de Paris ou de Bruxelles, ne relève ni du fantasme ni de l’anodin. C’est un danger prégnant, indiscutable et funeste. Le Commandeur des croyants, lui, étendard de l’islam du juste milieu en est conscient. Il y a lieu, pour s’en convaincre, de revenir sur son discours du samedi 20 août 2016.

Enfin, il y a le dernier discours, celui du 6 novembre 2024. Mohammed VI y exige un nouveau design de la gestion institutionnelle de l’émigration marocaine et annonce l’avènement d’une future Fondation à laquelle il donne son nom. C’est dire… Ce faisant, le Souverain s’inscrit, encore une fois, dans les pas de son auguste père qui, autrefois, donna son nom à la Fondation Hassan II et au mécanisme qui, depuis 35 ans, gère en partie les affaires de la communauté marocaine. Il s’agit d’un évènement heureux et d’un avènement bienvenu. Ce nouveau mécanisme aura à porter sur ses épaules, pour les décennies à venir, le futur paradigme et la nouvelle doctrine qui seront la pierre angulaire de la gestion institutionnelle, par l’État marocain, du dossier de l’émigration.

[1]Bien que cela soit de dimension moindre, il y a le précédent de El Mokhtar Ghambou, résidant aux USA, qui fut nommé ambassadeur au Kenya et le cas de Lahcen Mehraoui, nommé ambassadeur en Irlande et qui fit longtemps un acteur actif en France…

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