Alors que le pays s’apprête à vibrer au rythme de la CAN, deux drames meurtriers sont venus assombrir cette ambiance de fête. À Fès, l’effondrement dans la nuit du mardi 9 décembre de deux immeubles a coûté la vie à plusieurs personnes, révélant encore une fois les failles du bâti précaire et les dysfonctionnements en matière de contrôle urbain. Mais c’est à Safi que les dégâts tant humains que matériels ont été effroyables en raison des précipitations « exceptionnelles » qui ont provoqué dans la soirée de dimanche 14 décembre des crues soudaines et intenses. Plus de 30 morts, des familles décimées, des quartiers submergés : un choc qui révèle une vérité amère. Au-delà de la violence des crues, ce sont les failles structurelles d’un territoire oublié qui éclatent au grand jour.
Triste et sombre réalité, celle d’une gouvernance urbaine chaotique, qui fait remonter brutalement à la surface les failles d’un système et ses promesses de progrès peinant à se traduire sur le terrain, notamment dans les villes oubliées où l’absence d’infrastructures dignes de ce nom, d’anticipation et de prévention se paie au prix fort. Au prix de plusieurs vies humaines.
Ces drames n’ont pas seulement endeuillé des familles, ils ont assombri l’humeur collective, ajoutant un voile de tristesse à une période censée être festive. Une question se pose d’emblée : peut-on réellement parler de modernisation et de progrès si des vies humaines sont fauchées par des négligences évitables ? Car derrière chaque victime, il y a forcément un défaut de vigilance, un acte de corruption et un laxisme coupable.
Deux drames, deux visages d’un même mal : l’abandon des actions du quotidien. Ces tragédies, qui ne relèvent pas de la fatalité ou de simples accidents, sont au contraire la résultante d’une défaillance de l’action locale, d’un manque de planification, de prévention et parfois de volonté politique.
La catastrophe de Safi interroge l’efficacité de la gouvernance locale en matière de gestion des risques et de protection civile. On ne peut plus se permettre de gérer les crises au coup par coup. Il est urgent de moderniser les dispositifs d’alerte, de cartographier les zones à risque, et d’instaurer une véritable culture de la prévention, surtout dans les villes secondaires. Il est incontestable que le Maroc a réalisé des avancées majeures en matière d’infrastructures stratégiques : développement portuaire avec Tanger Med, extension des aéroports, réseau autoroutier étendu, lignes ferroviaires modernisées… Ces investissements ont renforcé l’attractivité du pays et consolidé sa place dans les chaînes logistiques régionales et mondiales.
En revanche, les infrastructures de proximité – celles qui touchent directement le quotidien des citoyens – accusent un net retard. Réseaux d’assainissement vétustes, voiries dégradées, absence d’équipements de drainage, urbanisation anarchique : dans nombre de villes moyennes ou de quartiers périphériques, le développement urbain reste mal maîtrisé. Le drame de Safi en est une illustration tragique.
Il est grand temps temps que les politiques d’aménagement du territoire s’attaquent à ces fractures invisibles. Non pas par des discours de circonstance ou des professions de foi, mais par un engagement fort, durable et équitable. Safi, ville meurtrie, appelle une réponse qui dépasse l’urgence : une vraie justice territoriale. Ce sentiment d’abandon est alimenté par un profond déséquilibre spatial. Nonobstant son potentiel industriel, halieutique et portuaire, Safi manque de moyens pour répondre aux besoins de base en matière d’urbanisme, d’environnement ou de sécurité civile.
Au-delà de l’ampleur des dégâts dont les images poignantes ont inondé les réseaux sociaux, la tragédie safiote met également en lumière une vérité plus inquiétante : l’impréparation des pouvoirs publics face aux effets extrêmes du changement climatique. Car si le Maroc a su anticiper certaines dimensions, notamment le stress hydrique – avec, sous impulsion royale, un déploiement stratégique des stations de dessalement –, il reste dramatiquement vulnérable sur d’autres fronts : crues soudaines, submersions, épisodes pluvieux violents.
Ces événements, qui frappent nombre de régions dans le monde, ne sont plus des anomalies ponctuelles. Ils sont devenus des signaux récurrents, violents, et prévisibles. L’absence d’un véritable système d’alerte, de plans de prévention des risques climatiques à l’échelle locale, ou d’infrastructures résilientes, continuera de faire des victimes. Safi, ville oubliée, paie aujourd’hui le prix de ce manque d’anticipation.
Le changement climatique n’est plus un concept abstrait. Il est là, concret, destructeur. Et il exige une gouvernance climatique sérieuse, décentralisée, fondée sur la prévention et la protection des vies. Safi n’est malheureusement pas un cas isolé. D’autres villes dites « périphériques » ou « oubliées » partagent la même fragilité face aux dérèglements climatiques. Qu’il s’agisse de crues, de glissements de terrain ou d’inondations éclair, ces territoires restent à la merci d’événements extrêmes, faute d’infrastructures adaptées, de planification urbaine résiliente ou de dispositifs d’alerte et de secours efficaces.
Le drame de Safi sonne comme une alerte. Les intempéries violentes qui ont frappé la ville peuvent se reproduire ailleurs : à Taza, Khouribga, Ouarzazate, Sidi Kacem, Azilal, Taroudant… La liste est longue. Le changement climatique n’épargne personne, mais il frappe plus durement là où l’État est absent, où la gouvernance locale est défaillante et manque de vision ou de coordination.
Face à cette réalité, il est urgent d’élargir la réflexion climatique au-delà de la question du stress hydrique dans sa relation avec l’agriculture. Objectif : bâtir une résilience climatique nationale. Un pays qui se veut moderne ne peut plus ignorer la détresse de ses territoires oubliés. Un développement équilibré pour tous les Marocains du Maroc, voilà la véritable urgence. L’équité territoriale dans l’adaptation au changement climatique est désormais un impératif difficile à ignorer …








