Nabil Adel : « La compétence autoproclamée ne remplace pas la vision politique »

Nabil Adel : Enseignant-chercheur, directeur du groupe de Recherche en Géopolitique et Géoéconomie de l’ESCA.

À l’heure des bilans de l’année 2025, le Maroc se trouve toujours confronté à une série de défis en interne.Pour décrypter les temps forts et les lignes de faiblesse de cette année, nous donnons la parole à un observateur avisé de la scène  nationale et de ses acteurs.

Propos recueillis par Jamil Manar

1. Comment évaluez-vous la performance économique du Maroc en 2025, notamment face à l’inflation, au chômage et à l’investissement ?

L’évaluation de la performance économique du Maroc en 2025 montre des signes alarmants qui présagent d’années de vaches maigres.. Sur les trois indicateurs que vous mentionnez — inflation, chômage et investissement — le constat est globalement préoccupant, malgré quelques signaux ponctuels qui ne suffisent pas à inverser la tendance de fond.

Sur le plan de l’inflation, même si le pic observé en 2022–2023 a été partiellement contenu, ses effets structurels demeurent. Et pour cause, l’ancrage est là (un produit dont le prix est passé de 80 à 120 dirhams ne reviendra pas à son niveau initial), c’est la variation qui est contenue (le prix de ce produit continuera d’augmenter, mais à un rythme moindre). Le pouvoir d’achat des ménages, en particulier des classes moyennes et populaires, s’en trouve durablement entamé. 

L’inflation alimentaire a laissé des traces profondes, et les mécanismes de compensation mis en place ont été coûteux, peu ciblés et insuffisamment efficaces. Autrement dit, la stabilisation apparente des prix ne signifie pas un retour à la situation antérieure, mais plutôt une normalisation à un niveau de vie plus dégradé pour une large partie de la population. S’agissant du chômage, la situation est encore plus inquiétante. Le Maroc fait face à un chômage structurel élevé, à des niveaux record que nous n’avons plus connus depuis la fin du PAS. Ces taux sont particulièrement alarmants chez les jeunes, les diplômés et en milieu urbain. Le marché du travail est passé d’une insuffisante création d’emplois à une destruction franche de ceux-ci, surtout des emplois de qualité. Cela révèle un problème plus profond : une croissance peu intensive en emploi, un tissu productif fragilisé, et une inadéquation persistante entre formation et besoins de l’économie réelle. Ce n’est pas un accident conjoncturel, c’est le symptôme d’un modèle de croissance à bout de souffle.

Enfin, en matière d’investissement, le diagnostic est contrasté. L’investissement public n’a jamais été aussi élevé, mais son efficacité économique et sociale n’irrigue pas de la même manière les différentes classes et les différentes régions. 

L’investissement privé, quant à lui, demeure hésitant, freiné par l’incertitude, la pression fiscale, la bureaucratie et un climat des affaires dégradé pour les petites et moyennes entreprises. L’investissement productif, celui qui crée durablement de la valeur et de l’emploi, n’a pas retrouvé une dynamique suffisante pour jouer son rôle de moteur de la croissance.

En un mot, la performance économique du Maroc en 2025 ne souffre pas tant d’un manque de ressources que d’un déficit de vision, de cohérence et d’exécution de ce gouvernement. Les déséquilibres macroéconomiques ne sont que partiellement contenus, au prix d’un coût social élevé, tandis que les fondements de la croissance future — emploi, productivité, confiance — restent fragiles. Sans réformes structurelles courageuses et une amélioration nette de la gouvernance économique, les marges de manœuvre continueront de se réduire.

2. Les aides sociales directes ont-elles eu un impact tangible sur la réduction des inégalités cette année ? Et quels sont les défis qui persistent dans la mise en œuvre du registre social unifié ?

Les aides sociales directes ont un impact réel mais limité sur l’atténuation des effets les plus brutaux de la crise sociale, notamment en matière de pauvreté monétaire et de vulnérabilité extrême. Elles permettent à une partie des ménages les plus fragiles d’absorber les chocs liés à l’inflation et à la perte de revenus. De ce point de vue, il serait intellectuellement malhonnête de nier leur utilité. Mais il serait tout aussi erroné d’y voir une réduction structurelle des inégalités.

Et ce, parce que ces aides restent essentiellement compensatoires, et non transformatrices. Elles corrigent partiellement les symptômes sans s’attaquer aux causes profondes des inégalités : faible création d’emplois, précarité du travail, inégalités territoriales persistantes, et accès inégal à l’éducation et à la santé. En l’absence de croissance inclusive et d’un marché du travail dynamique, les transferts sociaux risquent de devenir un filet permanent, coûteux pour les finances publiques et insuffisant pour restaurer la mobilité sociale. 

Quant au registre social unifié (RSU), il constitue en théorie une avancée majeure en matière de ciblage et de rationalisation des politiques sociales. Toutefois, sa mise en œuvre révèle encore des défis importants. Le premier est celui de la qualité et de la mise à jour des données : des ménages vulnérables restent exclus. Le second défi est institutionnel : la coordination entre administrations demeure imparfaite, ce qui ralentit les décisions et crée des incohérences dans l’éligibilité. Enfin, il y a un enjeu de confiance et d’acceptabilité sociale : lorsque les critères sont mal compris ou perçus comme arbitraires, le RSU devient source de frustration plutôt qu’un instrument d’équité.

Les aides sociales directes sont nécessaires dans le contexte actuel, mais elles ne peuvent être qu’un complément à une stratégie plus large de réduction des inégalités. Sans réforme du modèle de croissance, amélioration de la gouvernance sociale et montée en qualité des services publics, le RSU risque de rester un outil techniquement prometteur mais politiquement fragile et socialement insuffisant.

3. À l’approche des élections de 2026, quels sont les grands enseignements à tirer du mandat actuel du gouvernement ? A-t-il répondu aux attentes des citoyens ?

À l’approche des élections de 2026, le principal enseignement du mandat actuel est sans détour : ce gouvernement a profondément déçu et durablement abîmé la relation de confiance entre l’État et les citoyens. Le décalage entre les promesses de départ — compétence, intégrité, rupture — et la réalité vécue par les Marocains est devenu trop visible pour être relativisé. Le premier enseignement majeur est que la compétence autoproclamée ne remplace ni la vision politique ni l’exemplarité. Le mandat a été marqué par une accumulation inédite de conflits d’intérêts, de passe-droits et de soupçons de corruption, au point que ces pratiques ne sont plus perçues comme des dysfonctionnements isolés, mais comme un mode de gouvernance toléré, voire banalisé. Cela a sapé la légitimité morale de l’action publique et rendu inaudibles, même lorsqu’elles existaient, certaines décisions techniquement défendables. 

Un gouvernement qui donne le sentiment de servir des intérêts privés ne peut pas convaincre qu’il agit dans l’intérêt général. Le deuxième enseignement est celui d’un autisme politique et d’une carence communicationnelle profonde. Face aux crises successives — inflation, chômage, tensions sociales, monde rural en difficulté, catastrophes naturelles — le gouvernement a souvent répondu par le silence, la minimisation ou une communication tardive et maladroite. Cette incapacité à écouter, expliquer et assumer a transformé des difficultés conjoncturelles en crises de confiance durables. Dans une société plus éduquée, plus connectée et plus exigeante, cette absence de dialogue a été vécue comme du mépris.

Enfin, et c’est sans doute le constat le plus sévère, ce mandat restera comme celui d’un gouvernement à la fois le plus inefficace et le plus impopulaire de l’histoire moderne du Maroc. Inefficace, parce que malgré des moyens budgétaires importants, les résultats sur l’emploi, le pouvoir d’achat et la qualité des services publics sont restés très en deçà des attentes. Impopulaire, parce que cette inefficacité a été aggravée par un déficit d’éthique, de transparence et de communication.

La leçon pour 2026 est donc claire : les citoyens n’attendent plus des discours rassurants ni des promesses spectaculaires, mais une gouvernance exemplaire, une parole politique sincère et une action publique alignée sur l’intérêt général. Sans cela, aucune réforme, aussi bien conçue soit-elle, ne pourra restaurer la confiance ni répondre aux attentes légitimes des Marocains.

4. Assiste-t-on, à la faveur du mouvement de Gen-Z, à une montée des contestations sociales ou d’un désenchantement démocratique face aux corps intermédiaires ?

Nous assistons moins à une simple montée des contestations sociales qu’à une recomposition profonde du rapport des citoyens — en particulier de la Génération Z — à la démocratie et à ses médiations traditionnelles. Ce mouvement n’est pas un rejet de la démocratie en tant que telle, mais un désenchantement vis-à-vis de ses corps intermédiaires, perçus comme éloignés, inefficaces ou déconnectés des réalités vécues. La Génération Z ne conteste pas le principe de la participation politique ; au contraire, elle participe beaucoup — mais autrement. Elle s’exprime directement, sans filtre, en dehors des cadres classiques que sont les partis, les syndicats ou certaines associations. Cette défiance est le produit d’expériences concrètes : promesses non tenues, sentiment d’injustice, impression que l’ascension sociale est bloquée et que les mécanismes de représentation servent davantage à gérer l’ordre existant qu’à le transformer. Lorsque les corps intermédiaires ne parviennent plus à traduire les attentes sociales en décisions publiques tangibles, ils perdent mécaniquement leur légitimité. Il y a également une dimension générationnelle et culturelle : cette jeunesse est plus instruite, plus connectée, plus exposée aux comparaisons internationales. Elle observe ailleurs des systèmes plus transparents, plus méritocratiques, et mesure l’écart avec sa propre réalité. Dans ce contexte, les discours institutionnels standardisés et les rituels politiques traditionnels apparaissent obsolètes, voire creux. Ce n’est pas une radicalisation idéologique, mais une radicalisation de l’exigence. Le risque n’est pas tant la contestation en soi — qui est saine dans toute démocratie — que la persistance d’un fossé entre cette énergie critique et les canaux de décision. Si ce fossé n’est pas comblé, le désenchantement peut se transformer en retrait, en abstention massive ou en formes de protestation non structurées. La responsabilité incombe donc aux acteurs politiques et institutionnels : soit ils se réinventent, s’ouvrent et rendent des comptes, soit ils laisseront s’installer une démocratie formelle, vidée de sa substance participative. La Génération Z ne menace pas la démocratie ; elle en révèle, sans concession, les limites actuelles.

5. Quelle lecture faites-vous de la Résolution 2797 sur le dossier du Sahara et de ses implications pour la diplomatie marocaine en 2026 ?

La résolution 2797, adoptée par le Conseil de sécurité de l’ONU le 31 octobre 2025, constitue une victoire diplomatique majeure pour le Maroc dans le dossier du Sahara : elle reconnaît le plan d’autonomie sous souveraineté marocaine comme cadre légitime et utile aux négociations, et non plus comme une simple option parmi d’autres. Ce texte réaffirme aussi le soutien du Conseil aux efforts de paix et prolonge le mandat de MINURSO, ce qui place la proposition marocaine au centre du processus politique. Sur la scène internationale, cette résolution renforce la légitimité de la diplomatie marocaine et valide sa stratégie de longue date : miser sur la paix, le réalisme et la prospérité partagée plutôt que sur une logique de confrontation qui n’a jamais apporté de résultat constructif. Elle montre que la communauté internationale, y compris des pays clés, a fini par comprendre qu’il n’existe aucun dividende à tirer d’un enlisement artificiel du conflit et que les solutions durables passent par le dialogue et des cadres acceptables politiquement et juridiquement. Pour la diplomatie marocaine, cette résolution est un levier stratégique pour 2026 et au-delà : elle permet à Rabat de consolider son rôle comme acteur crédible et fiable sur la scène mondiale, de multiplier les partenariats économiques et sécuritaires incluant les provinces du Sud, et d’inscrire l’autonomie dans un cadre de gouvernance moderne et inclusif. Elle réduit aussi l’espace des discours hostiles et des lectures anachroniques du conflit, tout en ouvrant la porte à une dynamique de négociations sérieuses, fondée sur des intérêts partagés et la stabilité régionale. La résolution 2797 n’est pas une fin en soi, mais un jalon décisif pour faire avancer la diplomatie marocaine vers la mise en œuvre concrète de l’autonomie comme solution politique réaliste, apaisée et stable — ce qui aura des répercussions positives sur l’image du Maroc, sa capacité à attirer des investissements et son rôle comme partenaire régional de premier plan en 2026.

6. À votre avis, le Maroc a-t-il su consolider son rôle d’acteur régional face aux tensions au Sahel, en Algérie et dans la zone méditerranéenne ?

Globalement, oui, le Maroc a su consolider son rôle d’acteur régional crédible, mais cette consolidation reste incomplète et exige d’être approfondie face à un environnement géopolitique de plus en plus instable. Le contexte régional — tensions persistantes au Sahel, fermeture durable de la frontière algérienne, fragilités sécuritaires et migratoires en Méditerranée — est parmi les plus complexes que la région ait connus depuis des décennies. Sur le Sahel, le Maroc a adopté une approche distincte et pertinente, fondée non pas sur l’interventionnisme militaire, mais sur la sécurité coopérative et le développement. Les initiatives atlantiques, la coopération religieuse, la formation des cadres civils et sécuritaires, ainsi que les projets d’intégration économique sud-sud, ont renforcé la perception du Maroc comme partenaire stabilisateur, capable de proposer des solutions durables là où d’autres ont échoué. Toutefois, cette approche gagnerait à être mieux articulée avec une présence économique plus structurée et une coordination plus visible avec les partenaires africains.

Concernant l’Algérie, la situation demeure bloquée. Le Maroc a maintenu une posture de retenue stratégique, privilégiant la légalité internationale et la stabilité régionale, tout en défendant fermement ses intérêts fondamentaux. Cette attitude responsable a été largement comprise par les partenaires internationaux. Néanmoins, l’absence de dialogue régional pénalise l’ensemble du Maghreb, et souligne l’urgence d’une diplomatie régionale plus proactive pour éviter que la rivalité bilatérale ne continue d’entraver l’intégration et la prospérité communes. Dans l’espace méditerranéen, le Maroc s’est affirmé comme un acteur fiable sur les dossiers migratoires, énergétiques et sécuritaires, en particulier vis-à-vis de l’Union européenne. Sa position géographique, sa stabilité institutionnelle et sa capacité à dialoguer avec des partenaires aux intérêts divergents constituent de véritables atouts. Mais là encore, le défi pour les années à venir sera de transformer cette crédibilité diplomatique en influence économique et politique durable, au service du développement national et de la cohésion régionale. Le Maroc a indéniablement renforcé son statut d’acteur régional sérieux et responsable. La prochaine étape consistera à passer d’une diplomatie de stabilisation à une diplomatie de projection, capable de traduire la confiance acquise en leadership économique, sécuritaire et institutionnel, dans un voisinage régional en profonde recomposition.

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