Neige en or blanc : Une richesse à valoriser…

Abdellah Chankou, directeur de la publication.

À chaque hiver rigoureux, les réseaux sociaux diffusent des images poignantes du Maroc rural, en particulier des zones montagneuses. Des scènes de détresse extrême, où l’isolement, le froid glacial et le manque d’infrastructures dévoilent une réalité brutale : celle de milliers de citoyens livrés à eux-mêmes, loin des regards, dans un Maroc que l’on a pris l’habitude d’ignorer. La séquence d’une femme, allongée sur une civière de fortune, transportée à bout de bras par des villageois à travers la neige épaisse a choqué plus d’un. 

Relevant d’un autre âge, elle symbolise , de façon bouleversante, l’abandon sanitaire dans bien des  régions reculées, où l’évacuation médicale relève encore de la débrouille collective. Ce cliché glaçant, qui met en lumière un Maroc oublié, livré à lui-même, loin des projecteurs braqués sur les stades magnifiques de la CAN et des scènes d’allégresse nationale, soulève une question douloureuse : comment est-il possible qu’en 2026, des Marocains soient encore contraints de braver le froid mordant et les chemins escarpés pour sauver une vie, faute d’ambulance ou de centre de santé accessible ?

C’est le Maroc des hauteurs oubliées, des villages enclavés, des routes coupées et des habitants en détresse, pris en otage par la neige et les intempéries. Tandis que la fête du football bat son plein, scintillante et vibrante, un silence glacé plane sur les montagnes, où la lutte quotidienne pour la survie se fait dans l’ombre et avec les moyens du bord. 

Ce contraste saisissant révèle, une fois de plus, un Maroc à deux vitesses, où les disparités territoriales surgissent dès que le climat se déchaîne. Le changement climatique, avec son cortège de dérèglements, met à nu l’absence  des infrastructures, l’impréparation chronique face aux urgences et l’inégalité d’accès aux services de base. 

Face à ces scènes de détresse, les beaux discours sur le désenclavement du monde rural prennent un sérieux coup de froid. Ils se brisent net contre la réalité glaciale de villages isolés, ensevelis sous la neige, où les habitants luttent pour survivre.

Seul le Roi, fidèle à son engagement envers les populations les plus vulnérables, donne l’impulsion en ordonnant à chaque saison de grand froid  l’activation d’aides d’urgence : distributions de couvertures, de vivres, et d’assistance médicale dans les zones rurales assiégées par la neige . Mais cette mobilisation royale ne peut, à elle seule, pallier les lacunes structurelles d’un système qui continue d’abandonner les Marocains du « pays profond » à leur sort hivernal.

Mais pourquoi, dès qu’il s’agit du monde rural, recourt-on systématiquement à des solutions temporaires ? Un hôpital de campagne par-ci, quelques distributions de couvertures et de denrées par-là, comme si l’urgence pouvait tenir lieu de politique. Pourtant, les besoins sont clairs et connus de longue date : des routes praticables, des centres de santé pérennes, des projets économiques structurants…

Le plus ironique, c’est que la neige, ailleurs synonyme de prospérité touristique, devient ici une contrainte, un facteur de sinistre. Bénéfique pour les nappes phréatiques une fois fondue, elle reste cependant une richesse sous-exploitée. Dans d’autres pays, elle est source de développement local et de création d’emplois grâce aux stations de ski et au tourisme hivernal. Chez nous, même des sites prometteurs comme l’Oukaïmeden, pourtant dotée de paysages exceptionnels, souffrent d’un cruel manque d’infrastructures :  absence d’unités d’herbergement, animation inexistante, accessibilité difficile. Même constat à Ifrane, perle du Moyen Atlas, où la neige reste davantage contemplée qu’exploitée.

Résultat : un manque à gagner non négligeable  pour le tourisme national, et l’occasion manquée, une fois encore, de transformer ces précipitations solides en levier de croissance durable. Pendant ce temps, les montagnes continuent de geler… tout comme les espoirs de leurs habitants.

Le Maroc fait pourtant partie de ces rares pays au monde où l’on peut, en une seule journée, dévaler les pistes de ski à Ifrane ou Oukaïmeden, piquer une tête à Agadir et s’offrir un bain de sable à Ouarzazate. Ce trio d’expériences, unique en son genre, recèle un potentiel touristique immense. Ses effets multiplicateurs pourraient transformer le visage des zones rurales en créant une dynamique économique vertueuse au service des communautés locales.

Encore faut-il une volonté politique pour mieux exploiter cette richesse. Le ministère du Tourisme, en coordination avec les collectivités régionales, gagnerait à initier de véritables plans de développement adaptés aux spécificités de chaque territoire : formation des jeunes aux métiers de l’hospitalité, amélioration des routes et des dessertes sanitaires, mise en place d’axes aériens fluides entre les grandes destinations intérieures… Voilà les vraies urgences.

Le monde rural n’a pas besoin de discours compassionnels ni de solutions d’assistanat. Il a besoin de vision, d’investissements structurants et de reconnaissance. Il est temps de cesser de regarder les campagnes marocaines avec les lunettes poussiéreuses du passé. Nos terroirs sont bien plus que des cartes postales de misère : ce sont des réservoirs de richesses, culturelles, naturelles et humaines, en attente de valorisation.

Le développement du tourisme durable, ancré dans les réalités locales, pourrait changer la donne. Il ne s’agit plus de se limiter à quelques grands axes hôteliers classiques, mais d’ouvrir le champ à un tourisme inclusif, redistributif et responsable. Une partie des recettes fiscales générées localement pourrait ainsi être réinvestie dans les infrastructures, l’éducation, la santé. Bref, dans la dignité. 

Aux pouvoirs publics d’agir  réellement pour que le tourisme devienne  une véritable stratégie transversale , capable de réchauffer ces régions glacées par l’oubli, et de transformer la neige en levier de développement plutôt qu’en symbole d’abandon et de désolation.

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