A peine revenu au pouvoir en novembre 2024, Donald Trump révèle sa nouvelle vision du monde. Au nom de son slogan Make America Great Again (Maga), le président américain ressuscite une vision brutale des relations internationales, où la souveraineté des États ne vaut que si elle sert les affaires de Washington.
Abdellah Chankou
Tandis que l’Europe s’agite dans tous les sens pour contrer une potentielle menace russe dans le sillage de l’invasion de l’Ukraine par Vladimir Poutine, c’est un allié traditionnel qui l’est de moins en moins – les États-Unis de Donald Trump – qui menace clairement d’annexer un territoire européen, le Groenland. L’obsession trumpienne met en lumière une vérité qui décoiffe : la sécurité du Vieux Continent pourrait être menacée plutôt depuis l’Ouest par la première puissance mondiale !
La fameuse phrase : « Mon Dieu, gardez-moi de mes amis ! Quant à mes ennemis, je m’en charge ! » prend ici tout son sens… Et si la menace ne venait plus de l’Est, mais plutôt de l’Ouest ? Ce qui ressemblait à une hypothèse absurde il y a encore quelques années prend aujourd’hui des allures de scénario plausible. Les États-Unis de Trump montrent en effet un visage moins protecteur, plus agressif, voire prédateur. Le discours sur le Groenland, à mi-chemin entre la provocation assumée et la déclaration de guerre douce, en est un symbole fort. Derrière l’humour douteux se cache une logique implacable : tout territoire stratégique pour l’Oncle Sam est bon à prendre, surtout si l’Europe manque de répondant.
L’obsession trumpienne pour le Groenland, son mépris déclaré pour l’OTAN et l’ONU, la capture du président vénézuélien, ses menaces d’intervenir militairement en Iran, ainsi que ses discours aux relents impérialistes laissent entrevoir une vision du monde où la force prime sur le droit, et où la souveraineté ne résiste pas à un chèque bien fourni ou à une menace armée. Le paradoxe est cruel : pendant que les dirigeants européens mobilisent leur opinion contre la Russie et exhortent leurs peuples à se préparer à la guerre, la véritable atteinte à leur souveraineté pourrait bien venir de l’allié historique. L’Histoire bégaie, dit-on. Mais cette fois, ce sont les lignes de front qui se déplacent. Et si l’Europe ne s’affirme pas rapidement comme une puissance autonome, elle court le risque d’être envahie, sans même qu’un coup de feu ne soit tiré.
Et si la menace ne venait plus de l’Est, mais plutôt de l’Ouest ? Voila un bouleversement aussi ironique qu’inquiétant. Pendant des décennies, l’Europe a vécu sous la protection souvent pesante du parapluie américain. Mais avec le retour de Donald Trump au pouvoir , l’allié d’hier prend des airs de prédateur.
L’Europe, qui se complaît visiblement à faire de Moscou son principal ennemi , est en train de réaliser que sa sécurité peut être fragilisée par l’imprévisibilité d’un « ami » qui a d’autres priorités. Le Vieux Continent, qui croyait avoir tiré les leçons du XXe siècle, risque de revivre un cauchemar aux couleurs inversées. Quand le protecteur devient le danger, l’urgence n’est plus seulement de se réarmer, mais de se réveiller.
Donald Trump a déclaré récemment agir pour « avoir le Groenland d’une manière ou d’une autre », arguant sans rire que si les États‑Unis ne le prenaient pas, la Russie ou la Chine le ferait. Une déclaration qui ferait sourire si elle n’était pas porteuse d’un péril aux conséquences incalculables… Face à de tels propos aussi limpides que l’eau de roche, la réponse européenne ne peut plus être timide. Il s’agit en fait moins de s’armer face à l’Est que de se préparer à affronter l’allié d’hier , de redéfinir les termes de la coopération transatlantique, de réaffirmer l’indépendance politique et stratégique de l’Europe et de réévaluer ce que signifie être allié d’un État capable de menacer l’intégrité d’un autre allié. Si Si les élites politiques européennes restent passives face aux visées expansionnistes de Trump sur le Groenland, elles risquent d’envoyer au monde un signal de faiblesse : demain, pourquoi pas la Nouvelle-Calédonie, Madère ou les Açores ? L’histoire l’a montré: l’appétit géopolitique ne connaît pas de limites quand il n’est pas fermement contenu.
Airs de prédateur
Et puis, Trump ne s’en cache même pas : pour lui, l’Europe est un vieux continent ramolli, incapable de défendre ses frontières et ses valeurs. Avec sa mentalité de dealmaker à l’ancienne – ou de gangster géopolitique –, il voit le Vieux Continent comme un territoire à prendre, avant que les adversaires des États-Unis, principalement la Chine, ne le fassent.
Pour le spécialiste en relations internationales américaines Michael Stricof, le locataire de la Maison-Blanche défend à l’insu de son plein gré le concept d’un « réalisme extrême ». « Pour lui, le monde est anarchique, on ne peut lui imposer un ordre, il est constitué d’États-nations en permanente concurrence pour leur survie. Impossible de créer un monde de partenaires : il incarne le rejet complet de l’idéalisme et de l’internationalisme, qui prétend façonner le monde en construisant des systèmes, des institutions permanentes, des alliances.» D’où son allergie envers les instances internationales où l’Amérique s’est impliquée : ONU, Otan, OCDE… Dans cette vision anarchique du monde, la souveraineté n’est ni un droit ni un principe : c’est une marchandise à acheter, une cible à menacer ou un territoire à annexer.
l’univers mental de Trump, transactionnel, agressif et décomplexé, une forme de Yalta 2.0 à la sauce business n’est pas impensable. L’idée d’un “deal global” entre grandes puissances, où les zones d’influence seraient redéfinies comme des parts de marché, s’inscrit parfaitement dans sa logique: tu me laisses le Groenland, je te laisse l’Ukraine, et on négocie Taïwan comme on vend un terrain.
Ce cynisme géopolitique balaie les principes du droit international, de la souveraineté des peuples et de l’équilibre multilatéral. Il repose sur une vision du monde en blocs, où seuls les forts décident, et où les petits États sont traités comme des jetons d’échange. Une logique à haut risque qui rappelle dangereusement les heures les plus sombres du XXe siècle, sauf qu’aujourd’hui, l’arme n’est plus seulement militaire : elle est aussi économique, informationnelle et climatique. Un « Yalta trumpien », c’est un monde sans règle, où le droit est remplacé par le deal, la morale par l’intérêt, et la paix par la gestion du chaos.








