Algérie Quand l’expertise économique devient un crime d’État

Djelloul Slama (au centre) a terrifié un régime aux abois avec un simple avis scientifique…

Enlevé par les services algériens, apparemment sur ordre direct du président Abdelmadjid Tebboune, l’économiste Djelloul Slama est porté disparu depuis plusieurs jours pour avoir osé poser une question simple : la mine de fer de Ghar Djebilet est-elle réellement rentable ?

Jamil Manar

Dans ce pays où l’absurde et le ridicule deviennent souvent la norme, l’analyse factuelle se transforme en conspiration. Toute voix qui ose parler chiffres plutôt que slogans officiels est immédiatement réprimée. En Algérie, la ligne rouge ne recule plus : elle emporte tout sur son passage, du débat technique aux analyses économiques les plus prudentes.

Djelloul Slama, dirigeant d’un bureau de conseil en ingénierie économique à Alger et consultant sur des projets de redressement d’entreprises et de grands chantiers, a été conduit à la Brigade de Recherches de Bab Jedid après la diffusion sur les réseaux sociaux d’une interview où il livrait une évaluation objective du mégaprojet de Ghar Djebilet. Une analyse jugée… subversive par un régime qui attendait une musique plus flatteuse.

À ce jour, aucune accusation officielle n’a été communiquée. Slama avait seulement osé rappeler que le minerai de Ghar Djebilet est de qualité inférieure à d’autres gisements, que les coûts de transport et d’infrastructure s’élèveraient à plusieurs milliards de dollars, et qu’une exportation brute condamnerait le projet à un retour sur investissement incertain, pas avant 2050. Une lucidité devenue un crime d’État.

En Algérie, détourner des milliards ou lancer des illusions industrielles onéreuses est permis. Critiquer ces choix économiques ? Interdit. Dans ce contexte, la nuance devient un délit, l’expertise un acte subversif, et la compétence… une menace pour les généraux au pouvoir.

Pendant ce temps, Ghar Djebilet continue de grandir sur le papier : près de 950 kilomètres de voie ferrée, un coût estimé entre 3,5 et 6 milliards de dollars, des investissements de dizaines de milliards pour des recettes annuelles plafonnant à 1,5 milliard. Mais peu importe: l’important est de croire au miracle présidentiel. Et si quelqu’un ose douter… disparition express.

Djelloul Slama n’est pas un héros politique. Il est devenu, malgré lui, le symbole d’un régime de l’arbitraire où l’expertise devient dangereuse. Ici, museler la contestation ne suffit plus : il faut criminaliser les chiffres, punir l’analyse et transformer la raison en délit. Le message est limpide : en Algérie, il vaut mieux applaudir les chimères industrielles et fermer les yeux sur la réalité… sous peine de finir porté disparu.

Le pouvoir a fait de la peur sa méthode de gouvernance : presse muselée, médias internationaux sous pression, experts réduits au silence. Pendant que le monde s’émerveille devant Ghar Djebilet, ses coûts astronomiques et sa rentabilité illusoire, le régime démontre chaque jour que l’absurde peut devenir loi. Bienvenue dans l’Algérie de Tebboune, où le chiffre le plus dangereux… c’est la vérité.


Derrière le cramponnement du pouvoir algérien à la mise en valeur de la mine de Gara Djebilet se cache une obsession géopolitique : celle de l’accès à l’océan Atlantique, devenu l’un des enjeux stratégiques les plus sensibles de l’Algérie contemporaine, bien au-delà d’un simple défi logistique, révélateur à la fois de ses contraintes géographiques et de ses ambitions régionales.

Située à l’extrême sud-ouest du pays, près de la frontière marocaine, la mine de Gara Djebilet est présentée comme l’un des plus grands gisements de fer au monde, avec des réserves estimées à près de 3,5 milliards de tonnes. Longtemps resté à l’état de promesse, ce mégaprojet est aujourd’hui brandi par les autorités comme un pilier de la diversification économique du pays. Mais une réalité s’impose : l’enclavement du site complique lourdement toute perspective d’exploitation rentable à grande échelle.

Pour exporter ce minerai, l’Algérie doit impérativement relier Tindouf à une façade maritime. Or, l’accès aux ports méditerranéens impliquerait des distances considérables et des coûts colossaux. L’Atlantique apparaît dès lors comme une alternative stratégique, mais politiquement explosive. Le tracé envisagé pour rejoindre la côte atlantique traverse ou longe des zones marquées par des tensions régionales et des contentieux frontaliers non résolus. Cette quête d’un débouché atlantique soulève ainsi des enjeux de souveraineté majeurs. La question des frontières dans cette région, héritée d’accords historiques controversés, refait surface à mesure que le projet avance. Derrière les discours économiques, le dossier de Gara Djebilet ravive des débats sensibles sur la légitimité territoriale et les équilibres géopolitiques au Maghreb et au Sahel.

Cette obsession algérienne contraste fortement avec l’Initiative atlantique lancée par SM le Roi Mohammed VI. Là où Alger poursuit une stratégie unilatérale et défensive pour rompre son enclavement, le Maroc propose une vision régionale fondée sur la coopération et le partenariat, visant à offrir aux pays du Sahel un accès structuré et sécurisé à l’océan Atlantique. Deux approches, deux philosophies, et surtout deux lectures opposées de l’intégration régionale. En définitive, Gara Djebilet ne se résume pas à un gisement de fer. Il est devenu le symbole d’une tension entre géographie, économie et politique. Tant que la question de l’accès à l’Atlantique restera prisonnière de rivalités et de calculs géopolitiques, le rêve industriel algérien risque de demeurer figé, tout comme celui du Polisario, à l’état de chimère.

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