Après plusieurs semaines de bras de fer avec le ministère de la Justice, les avocats suspendent leur grève à la suite d’une intervention directe du chef du gouvernement, Aziz Akhannouch. Explications.
Ahmed Zoubaïr
La décrispation tant attendue est enfin venue. Le 11 février 2026, le chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, reçoit Houssine Ziani, président de l’Ordre des avocats du Maroc, lors d’une rencontre qualifiée de « responsable et franche ». Le soir même, un communiqué annonce la suspension de la grève des robes noires et la reprise des activités judiciaires à compter du 16 février.
Cette reprise intervient après plusieurs semaines de grève contre le projet de loi élaboré par le ministère de la Justice. Le texte n’est pas du goût des robes noires, suscitant une vive contestation, sur fond de grèves et de manifestations depuis le début 2026.
Les avocats critiquent une atteinte à l’indépendance de leur profession, des restrictions dans l’exercice de la défense et des désaccords majeurs sur la formation et l’accès au métier. Selon des sources issues de l’avocature, aucune garantie écrite n’a été actée à l’issue de la rencontre avec le chef du gouvernement mais un engagement clair a été pris en faveur d’un dialogue structuré et consensuel autour des points de divorce. Au coeur de cette nouvelle dynamique, une commission technique placée sous l’égide de la primature, où siègent les représentants des barreaux. Cette instance, qui s’est réunie le vendredi 13 février, marque une migration du centre de gravité du dossier vers le chef du gouvernement, la rencontre s’étant tenue en l’absence du ministre de la Justice, porteur politique du texte, qui a préféré ne pas y assister. Une manière de dire son désaccord avec la démarche de M. Akhannouch qui a les allures d’un désaveu.
« Nous avons gagné une bataille, mais ce n’est pas une victoire », confie Omar Bendjelloun, membre du bureau exécutif de l’ABAM. Pour lui, la profession doit rester vigilante: l’indépendance et les garanties fondamentales de l’avocat restent la ligne rouge.
D’emblée, le chef du gouvernement a donné des gages de bonne foi à la corporation en annonçant qu’il ne transmettra pas le projet de loi au Parlement avant l’achèvement des travaux de la commission, une décision perçue comme un signal d’apaisement face à la crainte d’un passage en force législatif.
Dans son communiqué, l’Association des Barreaux du Maroc insiste toutefois sur le caractère conditionnel de cette reprise, saluant la patience et la solidarité des avocats mobilisés, tout en réaffirmant leur détermination à défendre les fondements de la profession : indépendance, immunités fonctionnelles et rôle sociétal dans l’État de droit.
Pour l’instant, le retour au travail est un acte de responsabilité envers les justiciables, mais le dossier reste ouvert. Le dialogue est relancé, mais les inquiétudes demeurent: l’absence d’engagement écrit et la mise à l’écart du ministre de la Justice interrogent sur la suite du processus. La bataille change de terrain, mais la ligne rouge de la profession reste inchangée.
Ouahbi, le ministre qui braque tout le monde
Dans ce gouvernement sortant qui a fait de la cohésion son principal leitmotiv, il est un ministre qui réussit l’exploit d’être en permanence à contre-courant . À chaque réforme, sa polémique. À chaque projet de loi, sa fronde. Avec le pamiste Abdellatif Ouahbi, la justice n’avance jamais seule : elle traîne derrière elle un cortège de robes noires en colère, d’adouls en grève, de notaires crispés et d’associations mécontentes.
Alors que le bras de fer avec les avocats se dirigeait vers un point de non-retour, menaçant de paralyser durablement les tribunaux, l’intervention directe du chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, était devenue nécessaire pour débloquer une situation intenable et préjudiciable à la fois. Suspendre l’acheminement du projet de réforme de la profession d’avocat, sans coordination préalable avec le ministre de tutelle, a sonné comme un désaveu à peine voilé. D’ailleurs, ce dernier a séché la première réunion organisée le vendredi 13 février de la commission conjointe, placée sous l’égide de la primature, associant les représentants des barreaux en vue d’amender le texte de la discorde. Cette reprise en main intervient après plusieurs semaines de mobilisation intense contre un projet jugé dangereux. Au cœur des inquiétudes : la remise en cause de l’indépendance et la protection des avocats, ainsi que la possibilité d’autoriser des étrangers à exercer au Maroc sans garanties suffisantes. Il fallait mettre fin à la crise et réparer les dégâts d’une méthode devenue signature : réformer contre, rarement avec.
Il faut au moins reconnaître une constance à M. Ouahbi : pas une seule de ses réformes n’est passée comme une lettre à la poste. La réforme des adouls ? Rejet frontal, ultimatum et débrayages annoncés. Les notaires ? Sous tension après la volonté ministérielle d’élargir aux adouls le droit de consignation. Quant au Code de procédure pénale, il aura laissé l’image d’un texte controversé, notamment pour ses dispositions restreignant l’action des associations engagées dans la défense des deniers publics. À chaque sortie, le ministre crée la polémique, multipliant les déclarations intempestives souvent choquantes…
À ce palmarès s’ajoutent les soupçons de fraude ayant entaché en janvier 2023 le concours d’accès à la profession d’avocat. Même les examens censés incarner l’égalité des chances ont fini par nourrir la défiance. À croire que tout ce qui touche à la justice finit, par un étrange magnétisme, sous le sceau de la suspicion ou de la crispation.
Dans ce contexte, l’arbitrage d’Aziz Akhannouch est plus qu’un geste d’apaisement social. Il révèle une fracture au sein de la coalition. Lorsqu’un chef de l’exécutif intervient pour corriger la trajectoire de son propre ministre, il envoie un message double: aux contestataires, qu’ils ont été entendus ; au ministre, que sa méthode a atteint ses limites. La méthode Ouahbi est du genre à mettre le feu aux poudres. Chez lui La concertation est une formalité administrative. Le dialogue une variable d’ajustement et le passage en force un choix assumé. Mais au fond, au-delà de la stratégie, il y a aussi le tempérament. L’homme est ainsi fait : frontal, combatif, peu enclin au compromis. Il a le chic de braquer tout le monde dès qu’il s’agit de réformer. Là où d’autres chercheraient l’adhésion, lui teste la résistance. Résultat : une tension permanente et une justice régulièrement à l’arrêt.
Et pourtant, le ministre ne voit aucune raison de démissionner. Il l’a affirmé sans détour : il estime ne pas avoir échoué. Quant à l’intervention du chef du gouvernement, elle relèverait, selon lui, des prérogatives constitutionnelles normales du chef de l’exécutif. En somme, tout va bien. Circulez, il n’y a rien à voir. Le déni jusqu’au bout.
Avec Ouahbi, le malaise dépasse les seules professions juridiques. Les procès retentissants intentés à des journalistes-youtubeurs ont renforcé l’image d’un ministère plus prompt à en découdre qu’à fédérer. L’impression dominante reste celle d’un pilotage sous tension, où chaque réforme devient un champ de bataille, chaque corporation un front à ouvrir. Certains parleront de courage réformateur. D’autres d’entêtement. La vérité est peut-être plus simple : on ne modernise pas un secteur aussi sensible que la justice à coups de bras de fer répétés. À force de confondre autorité et verticalité, on finit par installer l’idée que la réforme est une épreuve de force plutôt qu’un chantier partagé. Le ministre de la Justice aura réussi à entrer dans l’histoire politique comme le seul à avoir fait l’unanimité… contre lui. Une performance rare. Mais pas forcément enviable.








