Chaque année, des millions de tonnes de nourriture finissent à la poubelle au Maroc. Un gaspillage massif qui pèse lourd sur l’économie, épuise les ressources naturelles et met en lumière l’urgence d’une stratégie nationale, comme le préconise le Conseil économique, social et environnemental (CESE).
Ahmed Zoubaïr
Chaque année, des millions de tonnes de nourriture finissent à la poubelle au Maroc, alors même que le pays fait face à des défis croissants en matière de sécurité alimentaire et de raréfaction des ressources naturelles. Dans un avis récent, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) tire la sonnette d’alarme et plaide pour une mobilisation nationale afin de lutter efficacement contre les pertes et le gaspillage alimentaires.
Selon les estimations du Programme des Nations unies pour l’environnement, les ménages marocains ont jeté près de 4,2 millions de tonnes de nourriture en 2022, soit environ 113 kg par habitant et par an, en hausse par rapport aux 91 kg enregistrés en 2021.
Le phénomène touche l’ensemble de la chaîne alimentaire. En amont, lors de la production agricole, de la récolte ou du stockage, certaines filières enregistrent des pertes pouvant atteindre 20 à 40 %, notamment dans les fruits et légumes ou les céréales. En aval, au niveau des ménages, de la restauration ou de la distribution, le gaspillage résulte souvent de comportements de surconsommation, d’une mauvaise gestion des stocks ou d’une méconnaissance des méthodes de conservation.
Le cas du pain illustre l’ampleur du problème : près de 40 millions d’unités seraient jetées chaque jour dans les foyers marocains. Les pertes alimentaires représentent un manque à gagner important pour les producteurs et les distributeurs. Elles renchérissent également le coût des denrées pour le consommateur final et fragilisent la compétitivité du secteur agricole. Au total, les pertes liées aux produits à base de blé sont estimées à près d’un milliard de dollars par an.
Mais les conséquences ne sont pas seulement économiques. Elles sont aussi environnementales. Produire des aliments qui ne seront finalement pas consommés mobilise inutilement des ressources précieuses, notamment l’eau. On estime ainsi que plus de 1,6 milliard de m³ d’eau sont utilisés chaque année pour produire des denrées qui finissent perdues ou gaspillées. À cela s’ajoutent les émissions de gaz à effet de serre générées par la décomposition des déchets alimentaires.
Des causes multiples tout au long de la chaîne
Dans les zones rurales, les pertes sont souvent liées à des insuffisances techniques et logistiques : infrastructures de stockage limitées, manque de chambres froides, transport inadéquat ou techniques agricoles peu modernisées. Dans les villes, le gaspillage provient davantage des habitudes de consommation : achats excessifs, mauvaise interprétation des dates de péremption, ou encore préparation de quantités trop importantes lors des fêtes et événements.
Certaines pratiques commerciales contribuent également au problème, notamment les exigences esthétiques qui conduisent au rejet de produits parfaitement consommables mais jugés non conformes aux standards visuels du marché.
Un cadre institutionnel encore insuffisant
Malgré l’ampleur du phénomène, le Maroc ne dispose pas encore d’un cadre juridique spécifique pour lutter contre les pertes et le gaspillage alimentaires. Les initiatives existantes restent dispersées et peu coordonnées entre les différents acteurs publics et privés. Le manque de données fiables et de mécanismes de suivi complique également la mise en place de politiques publiques efficaces.
Face à ces constats, le CESE recommande de placer la lutte contre les pertes et le gaspillage alimentaires au cœur d’une future stratégie nationale d’alimentation durable. Parmi les mesures proposées figurent l’adoption d’une loi anti-gaspillage interdisant la destruction des invendus et facilitant leur redistribution aux associations; la création d’un observatoire national du gaspillage alimentaire chargé de collecter les données et suivre les progrès ; le développement d’infrastructures de stockage et de transport adaptées, notamment dans les zones agricoles; la promotion des circuits courts pour réduire les pertes liées à la logistique; et le soutien aux initiatives citoyennes comme les frigos solidaires ou les applications de redistribution des invendus.
Un enjeu de souveraineté alimentaire
Pour le CESE, la réduction du gaspillage alimentaire ne relève pas seulement d’une question de consommation responsable. Elle constitue un levier stratégique pour renforcer la souveraineté alimentaire du Maroc, préserver les ressources naturelles et améliorer l’accès à une alimentation de qualité pour tous. Dans un contexte marqué par la sécheresse, la hausse des prix agricoles et la dépendance aux importations, réduire les pertes alimentaires apparaît désormais comme une priorité nationale.








