Certaines annonces sont si graves qu’elles doivent susciter la réaction du gouvernement. Ainsi de la décision de licenciement de 850 salariés ( 800 ouvriers et 50 cadres) dans l’usine Renault de Tanger, qui entre en vigueur à compter du 1er avril 2026, et de la suppression de plus de 3000 emplois, dont plus d’un millier au Maroc, dans les sites de Teleperformance dans le monde.
Derrière ces chiffres importants, il n’y a pas qu’un plan social. Il y a un signal d’alarme adressé à tout un modèle. Celui que le Maroc a patiemment construit autour d’un objectif stratégique : attirer les investissements étrangers dans des secteurs à haute valeur ajoutée, les fameux métiers mondiaux, que sont principalement l’automobile, l’aéronautique et l’offshoring, en échange de la création d’emplois. Aujourd’hui, cette stratégie vacille. Depuis deux décennies, le Maroc, fort de sa stabilité politique et de son emplacement géographique privilégié, a fait le pari de l’ouverture à coups d’investissements publics colossaux et d’une batterie de mesures incitatives : zones industrielles, avantages fiscaux, infrastructures modernes. En contrepartie, un engagement clair de la part des groupes étrangers : que leurs usines créent de l’emploi pour les jeunes. Le défi est essentiel pour un pays où près de 350 000 jeunes arrivent chaque année sur le marché du travail. En face, l’économie ne génère qu’environ 240 000 emplois, créant ainsi un déséquilibre structurel qui ne cesse de se creuser.
Les indicateurs récents illustrent l’ampleur de cette tension. Le chômage des jeunes de 15 à 24 ans dépasse désormais les 50%, un niveau particulièrement préoccupant. Parallèlement, une part importante de cette tranche d’âge se retrouve en situation de vulnérabilité : près de 33,5 % des jeunes de 18 à 24 ans, soit environ 1,25 million de personnes, ne sont ni en emploi, ni en formation, ni scolarisés – une proportion qui grimpe à près d’une jeune fille sur deux.
Plus inquiétant encore, le chômage des diplômés atteint des niveaux élevés, pouvant approcher les 40 % dans certaines régions, traduisant un décalage persistant entre formation et opportunités réelles sur le marché du travail.
Dans ce contexte, chaque emploi créé ou supprimé dépasse largement sa simple dimension économique : il devient un enjeu social majeur. Et c’est dans ce contexte complexe que des centaines d’emplois seront détruits au profit de la robotisation ( Renault Maroc) et de l’IA ( Teleperformance).
Le plus inquiétant n’est pas qu’il y ait des licenciements. C’est qu’ils interviennent dans des entreprises qui se portent comme un charme. À Tanger, Renault maintient, voire augmente sa production, tout en réduisant ses effectifs. Dans l’offshoring, Teleperformance, pourtant rentable, envisage de supprimer des milliers de postes dans le monde, dont plus d’un millier au Maroc. Le message est troublant, brutal : la rentabilité ne protège plus l’emploi. Pire, elle peut désormais justifier sa réduction.
Or, le Maroc a longtemps capitalisé sur un avantage compétitif : une main-d’œuvre qualifiée, disponible et moins chère . Mais cette force est aujourd’hui directement concurrencée par la robotisation dans l’industrie et par l’intelligence artificielle dans les services. Chez Renault Tanger, le taux de robotisation a explosé. Dans les centres d’appel, les algorithmes remplacent progressivement les opérateurs humains. Le constat est sans appel : ce qui faisait la force du modèle marocain est en train de devenir un facteur de sa vulnérabilité.
Face à ces transformations profondes, le mutisme du gouvernement est pour le moins étonnant. Pas de débat à la hauteur des enjeux. Peu de prises de parole fortes. Une forme de résignation silencieuse. C’est peut-être le signal le plus alarmant. . Car ce qui se joue derrière ces suppressions d’emplois n’est pas une simple adaptation économique, mais une mutation structurelle aux conséquences sociales potentiellement lourdes : montée du chômage qualifié, fragilisation des classes moyennes et tensions sociales latentes.
Le Maroc ne peut pas se permettre de subir cette transition sans réagir. Il doit la penser, l’anticiper, l’encadrer. Cela suppose de conditionner les avantages accordés aux investisseurs à des engagements réels et durables en matière d’emploi, d’encadrer l’usage de la robotisation et de l’IA dans les secteurs stratégiques, d’investir massivement dans la formation et la reconversion, et surtout, de redéfinir le contrat industriel qui lie l’État aux multinationales. Car attirer des entreprises ne suffit plus. Il faut désormais protéger la valeur créée sur le territoire. Le Maroc est à un tournant. Continuer sur la même trajectoire, au risque de voir se multiplier les licenciements silencieux ? Ou revoir en profondeur son modèle pour concilier compétitivité et justice sociale ? Un modèle économique peut-il être considéré comme une réussite s’il ne crée plus d’emplois stables et durables ? Dans un pays où chaque année des dizaines de milliers de jeunes diplômés cherchent un avenir, le silence des pouvoirs publics n’est plus permis, il est urgent d’agir.








