La guerre en Ukraine franchit un nouveau palier. Après avoir longtemps subi les vagues de missiles et de drones russes, l’Ukraine est désormais capable de porter ses frappes en profondeur dans le territoire russe, jusqu’à la région de Moscou.
Laila Lamrani
Le week-end dernier, une vaste offensive ukrainienne a visé la capitale et ses environs, avec des centaines de drones dirigés vers Moscou. Les autorités russes ont affirmé en avoir intercepté un nombre considérable, mais plusieurs appareils ont atteint des infrastructures dans la région, dont une raffinerie, tandis qu’un immeuble d’habitation a également été touché. (The Moscow Times) Ce qui est nouveau n’est donc pas seulement le nombre de drones engagés, mais la capacité de Kyiv à perturber directement la vie quotidienne et l’activité économique au cœur de la Russie. Les attaques ont notamment provoqué d’importantes perturbations du trafic aérien autour des aéroports moscovites. Plus de 400 vols auraient été retardés et plusieurs dizaines déroutés lors de l’attaque des 19 et 20 septembre.
La démonstration est également politique : l’Ukraine montre qu’elle peut déplacer le théâtre des opérations loin du front, alors que les forces russes continuent de frapper massivement le territoire ukrainien. Une guerre qui semblait géographiquement contenue se transforme ainsi en confrontation à longue portée, où les drones deviennent à la fois des armes militaires, des instruments de pression psychologique et des moyens de désorganiser les infrastructures. Et l’Europe regarde le ciel.
Le phénomène ne s’arrête d’ailleurs pas aux frontières de l’Ukraine. Depuis plusieurs mois, les pays situés sur le flanc oriental de l’OTAN multiplient les alertes liées à des drones et à des violations de leur espace aérien. En Roumanie, les incursions liées aux combats de l’autre côté du Danube ont fortement augmenté : les autorités roumaines ont recensé 27 incursions en 2026 contre 9 sur l’ensemble de 2025, selon les données citées par l’Associated Press. Des débris de drones ont également été retrouvés sur le territoire roumain. La Pologne se trouve elle aussi en état de vigilance renforcée. Le Premier ministre Donald Tusk a averti que Varsovie disposait d’informations selon lesquelles la Russie pourrait chercher à tester les défenses de l’OTAN à l’aide de drones ou de missiles, notamment sous couvert d’incidents présentés comme accidentels. Il a également évoqué l’utilisation croissante de drones à réaction, plus rapides et plus difficiles à détecter. Dans les pays baltes, la tension est tout aussi palpable. La Lituanie a récemment dû faire intervenir des avions de chasse de l’OTAN contre un drone ayant pénétré dans son espace aérien. Son origine n’a pas été établie avec certitude, mais l’incident illustre la vulnérabilité particulière de cette région, coincée entre la Russie, la Biélorussie et la mer Baltique.
Tallinn, Riga et Vilnius demandent d’ailleurs depuis plusieurs mois que la mission de simple police du ciel de l’OTAN évolue vers une véritable capacité de défense aérienne, notamment contre les drones. Le ciel devient le nouveau front. Pour l’OTAN, le problème est particulièrement délicat. Un drone qui franchit une frontière peut être un appareil égaré, un engin dont le contrôle a été perdu, une conséquence indirecte des combats ou, selon les cas, une opération délibérée. C’est précisément cette ambiguïté qui rend la situation dangereuse. L’Alliance affirme néanmoins que la Russie porte la responsabilité de plusieurs violations récentes de l’espace aérien de pays membres et souligne avoir renforcé ses capacités de défense aérienne et antimissile sur son flanc oriental, de la Baltique à la mer Noire. La nouveauté de cette guerre est donc moins le drone lui-même que la géographie qu’il dessine. Hier, la menace se concentrait sur les villes ukrainiennes. Aujourd’hui, elle atteint Moscou et oblige les capitales européennes à regarder leur propre ciel.
La question n’est plus seulement de savoir jusqu’où les drones ukrainiens peuvent aller en Russie. Elle est aussi de savoir jusqu’où la guerre peut déborder sans provoquer un affrontement direct entre la Russie et l’OTAN. À force de franchir les frontières, même involontairement, les drones pourraient finir par transformer le ciel européen en une zone de confrontation permanente.








