Enrichie en mauvaise foi, persillée de sous-entendus et servie saignante.
Chers contribuables, chers consommateurs, chers compatriotes saignés à blanc, chers ruminants fiscaux,
Après une longue réflexion — aussi longue qu’une file d’attente à l’abattoir —, nous avons décidé de prendre la plume. Enfin, façon de parler : nous sommes plutôt du genre à prendre le couteau, la marge, la subvention et la tangente.
Ne vous méprenez pas : ce n’est pas pour vous demander pardon.
Nous ne sommes pas du genre à chercher la petite bête.
Nous la cherchons plutôt en gros, à l’import, avec facture, tampon et benne frigorifique.
Nous voulons simplement vous remercier.
Merci pour votre générosité.
Merci pour votre argent.
Merci surtout d’avoir accepté de mettre la main à la poche afin que nous puissions mettre la main sur le bétail. Et le butin. Et la subvention. Et l’os à moelle. Et le silence.
Vous avez payé au-delà du supportable, l’État a subventionné, nous avons importé.
Sur le papier, le mécanisme était aussi simple qu’une découpe de boucherie : l’argent public entre, le bétail arrive, le prix de la viande baisse.
Enfin… les deux premiers morceaux sont bien arrivés.
Pour le troisième, on attend encore. Il a dû prendre la clé des champs, direction un pâturage fiscalement non imposable.
Et pendant que vous attendiez la baisse des prix, nous avons continué à vous regarder manger la vache enragée.
Car il faut reconnaître une chose : vous avez beaucoup souffert. Un vrai sacrifice ! Le panier de la ménagère s’est transformé en panier de la bouchère.
Le kilo de viande est devenu un produit de luxe, plus cher que dans certains pays européens.
Et le pauvre consommateur, lui, a fini par se demander s’il devait acheter un gigot ou payer sa facture d’électricité.
Oh la vache !
Nous comprenons votre étonnement. Vous vous demandez où est passée la baisse promise. Nous aussi.
Elle doit être quelque part.
Peut-être dans un élevage.
Peut-être dans un abattoir.
Peut-être coincée entre le prix d’importation et celui affiché chez votre boucher.
Ou peut-être qu’elle a été hachée menu, assaisonnée, puis transformée en steak d’enquête impossible à retrouver.
Ne soyons pas mauvaise langue. Soyons mauvaise fourchette.
Nous, les Frakchias, n’avons fait que saisir une opportunité.
Quand l’État ouvre le robinet des subventions, ce serait quand même vache de ne pas en profiter.
Et ce serait vachement bête de ne pas mettre le seau, puis la citerne…
Nous avons donc importé.
Avec enthousiasme et patriotisme.
Et le sens du devoir aussi.
Surtout le devoir de se faire engraisser.
Après tout, quand la puissance publique lance un appel d’offres, pourquoi refuser de prendre la commande ?
Nous avons pris le taureau par les cornes… et la subvention par la queue.
Il y eut bien quelques voix dissonantes pour demander des explications en nous insultant sur les réseaux sociaux…
Puis quelques responsables politiques ont commencé à nous chercher la petite bête.
Certains ont même reconnu que le dispositif d’aide à l’importation avait été mal utilisé.
Nous avons alors commencé à transpirer. Pas longtemps.
Car entre-temps, la campagne électorale est passée par là.
Le PAM et le RNI se sont livrés à une belle boucherie politique sous le regard des Marocains.
On s’est envoyé des piques, des tacles et quelques coups de corne.
Nous étions inquiets.
Très inquiets.
Puis les élections sont arrivées.
Le PAM a pris la tête. Notre très cher et chéri parti le RNI a perdu hélas sa première place et les privilèges et sans doute les protections qui vont avec.
Et, miracle de la politique marocaine, après avoir passé la campagne à se regarder en chiens de faïence, les deux formations ont sans doute trouvé le moyen de regarder dans la même direction : celle du gouvernement.
Nous avons alors poussé un énorme : « Ouf ! La vache ! »
Mais voilà que le vent tourne… et pas dans le bon sens pour nos étables.
Car il faut vous avouer une chose, chers compatriotes : nous nous faisons de la mauvaise bile. Et croyez-nous, chez les Frakchias, la bile, on connaît — c’est même ce qui donne à nos décisions cette petite amertume si caractéristique.
Il se murmure, dans les couloirs du Parlement comme dans les allées du souk, que la majorité des membres du PAM — le parti qui a donc gagné les élections — auraient exprimé leur désaccord avec la reconduction de l’alliance avec le RNI. Un désaccord. De la majorité. Vous imaginez le tableau ?
Nous qui comptions sur une reconduction tranquille, sur un petit renouvellement de bail entre amis, voilà que les camarades du tracteur commencent à faire de la résistance. Ils ne veulent plus forcément labourer le même champ que nos chers et tendres partenaires d’hier. Certains parlent même de tourner la page. D’autres évoquent carrément une autre charrue.
C’est à n’y plus rien comprendre à la géométrie politique marocaine : on passe des mois à se menacer de mort politique, on se réconcilie sous les ors du gouvernement, et puis à peine les fauteuils sont-ils attribués que la base commence à renâcler.
Nous avons alors commencé à transpirer de nouveau. Mais cette fois, ça n’a pas duré qu’un moment. C’est même devenu une transpiration… de longue durée. Une transpiration de ruminant inquiet.
Parce que, soyons clairs : si le PAM se met à écouter ses troupes, si la majorité des députés pamistes refuse de reconduire l’alliance avec le RNI, alors notre petit écosystème si soigneusement équilibré risque de vaciller. Et derrière les tracteurs qui changent de cap, ce sont nos subventions qui pourraient changer de mains. Ce sont nos importations qui pourraient passer sous d’autres fourches. Ce sont nos marges qui pourraient se retrouver… à paître ailleurs.
Nous, les Frakchias, sommes des êtres d’habitude. Nous aimons nos routines : les robinets qui coulent sans qu’on les ouvre, les appels d’offres qui tombent à point nommé, les silences complices qui durent. Bref, nous aimons quand rien ne change.
Alors, de grâce, messieurs-dames du PAM, ne faites pas les capricieux. Ne boudez pas le RNI sous prétexte qu’il a perdu. Ce serait vraiment moche de cracher dans la soupe après avoir partagé le même pot. Et ce serait surtout… vachement embêtant pour nous.
Nous savons bien que la politique est un art de l’équilibre. Mais l’équilibre, chez nous, ça a un autre nom : la stabilité des privilèges. Et la stabilité des privilèges, ça se cultive à deux. Pas tout seul dans son coin. D’autant que certaines bonnes âmes, soudainement devenues patriotes et soucieuses de cohésion sociale, voudraient nous tenir à l’écart, au nom de la nécessité de calmer la colère populaire. En somme, pour préserver la cohésion sociale, il faudrait surtout veiller à ce que ceux qui en profitent ne soient jamais dérangés par ceux qui la subissent.
Alors on compte sur vous. On compte sur votre sens des responsabilités. Et sur votre capacité à faire taire les voix dissonantes de vos propres rangs. Après tout, vous avez bien réussi à faire taire les nôtres, hein ?
Soyons honnêtes : un changement de majorité ne signifie pas nécessairement un changement de pâturage. Certes, le tracteur avec son turbo exceptionnel a réussi à prendre le volant. Mais nous espérons que les bons vieux réflexes, eux, ne prendront pas la poudre d’escampette.
Et puis, nous ne demandons pas grand-chose.
Surtout pas une commission d’enquête qui viendrait peser nos moutons, compter nos bœufs et regarder de trop près les milliards distribués.
Nous sommes des gens pudiques. Nous préférons que certaines choses restent… sous le tapis de l’étable.Là où ça sent le foin, le silence et la comptabilité créative.
Et puis, entre nous, il ne faudrait pas transformer une affaire de grande bouffe en affaire d’État.
Le contribuable a pris l’habitude d’etre saigné et il a fini par s’en accommoder.
Une véritable vache à lait, ce consommateur !
Toujours prêt à payer.
Toujours prié de patienter.
Toujours invité à comprendre.
Et surtout toujours disposé malgré les désillusions de croire que la prochaine fois sera la bonne.
Alors, chers compatriotes, ne vous inquiétez pas pour nous.
Enfin… si, un peu quand même. Parce que pour une fois, c’est nous qui avons des sueurs froides.
Nous avons traversé les crises, fausses et réelles.
Nous avons traversé le souk électoral avec ses fausses promesses et ses vrais petits calculs.
Nous avons même traversé les guerres fratricides entre partis.
Mais cette fois, c’est différent : c’est une guerre intestine au sein même du camp des vainqueurs. Et ça, personne ne nous y avait préparés.
Nous sommes donc parfaitement équipés pour traverser les prochaines velléités de réformes… à condition qu’on nous laisse nos habitudes. Et nos subventions. Et nos silences.
Le pouvoir d’achat surtout des couches défavorisées fond comme beurre au soleil… sauf que le beurre, lui, devient de plus en plus difficile à acheter. Mais du côté des frakchias, la confiance reste intacte : ils veulent toujours le beurre, l’argent du beurre et, tant qu’à faire, la vache avec.
Et si quelqu’un nous demande demain pourquoi le prix de la viande n’a pas toujours baissé malgré les montagnes d’argent public mobilisées, nous répondrons avec notre plus belle spontanéité feinte :
« Nous avons fait ce qui était possible de faire.»
Et si l’on insiste :
« Ce n’est pas notre faute si la période des vaches maigres persiste pour la population. »
Et si l’on nous demande des comptes :
« Pourquoi tant d’agitation ? Il n’y a pas de quoi fouetter une brebis galeuse. Ni un veau de lait. Ni même un député frondeur. »
Après tout, en politique comme dans le commerce du bétail, il faut savoir ménager la chèvre et le chou.
Nous, en tout cas, nous avons déjà choisi. Le chou est dans votre assiette. La chèvre est chez nous.
Et le bœuf ? Il est dans les statistiques. Quelque part. Entre deux subventions. Et à l’abri des regards… du moins, tant que la majorité des pamistes veut nous expédier dans la galère de l’opposition.
Signé :
Le groupement des Frakchias, repus, reconnaissants… et surtout très, très inquiets.
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P.-S. : Merci de ne pas confondre satire et aveu. Ce serait vachement dommage. Surtout en ce moment.








