La visite de Felipe VI et de Letizia à Sebta et Melilla, annoncée avec la bénédiction de Rabat selon El País, donne une résonance particulière aux déclarations de deux ministres marocains. Entre revendication historique, surenchère politico-électoraliste et gestion diplomatique, le télescopage interroge. Décryptage.
Abdellah Chankou
La visite de Felipe VI et de la reine Letizia à Sebta et Melilla, les 13 et 14 octobre, n’est pas une visite comme les autres. Le couple royal espagnol ne s’était plus rendu dans les deux villes depuis 2007. Mais au-delà de sa portée symbolique, c’est une information publiée par El País qui mérite particulièrement l’attention : selon le quotidien espagnol, le déplacement aurait été préparé avec le plácet, autrement dit l’assentiment des plus hautes autorités marocaines. Cette donnée change sensiblement la lecture de la séquence.
Car quelques semaines auparavant, en pleine déferlante migratoire sur Sebta et son lot d’images spectaculaires, deux membres du gouvernement Akhannouch sont montés au créneau pour remettre la question de Sebta et Melilla au premier plan. Le ministre de la Justice, Abdellatif Ouahbi, avait évoqué les droits historiques et géographiques du Maroc sur les deux villes. Puis le ministre des Habous et des Affaires islamiques, Ahmed Taoufiq, avait parlé de leur « libération » lors d’une cérémonie présidée par le Roi Mohammed VI.
Deux déclarations qui ont eu un écho immédiat à Madrid, alimentant un nouveau chapitre de tension politique autour des deux présides alors que les relations entre les deux pays n’ont jamais connu auparavant un tel niveau de complicité.
La question n’est évidemment pas de savoir si le Maroc possède une revendication historique sur Sebta et Melilla. Cette revendication est ancienne, connue et régulièrement réaffirmée.Le sujet est plutôt celui du timing, du niveau de responsabilité et de la cohérence du message diplomatique. Car M.M Ouahbi et Taoufiq ne sont pas des commentateurs extérieurs ou des analystes politiques. Ils sont membres du gouvernement et leurs propos sur un dossier aussi sensible ne peuvent donc pas être reçus comme de simples opinions personnelles ou comme des considérations historiques sans portée politique. Et c’est précisément à ce niveau-là que la séquence devient troublante.
Dans l’architecture institutionnelle marocaine, les grandes orientations de politique étrangère relèvent, c’est connu, des prérogatives royales, tandis que le ministère des Affaires étrangères, dirigé par le très expérimenté Nasser Bourita, est chargé de conduire et de mettre en musique l’action diplomatique du Royaume. On peut dès lors se demander comment deux ministres, qui ne sont pas censés ignorer cette réalité institutionnelle, ont pu s’exprimer avec une telle vigueur sur un dossier aussi éminemment diplomatique sans mesurer les conséquences de leurs paroles.
Chef de la diplomatie espagnole, José Manuel Albares, n’a pas manqué d’ailleurs d’interpeller son homologue marocain Nasser Bourita au sujet de ces déclarations qui sont remontées jusqu’au niveau de la relation diplomatique entre Rabat et Madrid. Bourita s’est ainsi retrouvé, en quelque sorte, dans un certain embarras, puisque M. Albares a révélé lors d’un entretien télévisé accordé à la première chaîne espagnole que Bourita lui a expliqué que les ministres concernés s’exprimaient en tant que représentants de partis, et non leur qualité de membres du gouvernement, tout en reconnaissant que les revendications relatives aux deux villes « nuisent à la relation bilatérale » et que cette interprétation [ fournie par Bourita] ne lui suffisait pas.
On peut évidemment soutenir que les deux ministres n’ont fait que rappeler une position historique du Royaume. Mais en diplomatie, le fond ne suffit pas : le moment, le langage, le canal et le principal statut de celui qui parle comptent tout autant. En Espagne, Sebta et Melilla étaient déjà devenues un sujet de surenchère politique. Pour le mettre en difficulté vis-à-vis-de l’opinion publique locale, la droite et l’extrême droite se sont empressées de faire de la crise migratoire de Sebta et plus globalement de sa politique de rapprochement avec Rabat un angle d’attaque contre le gouvernement de Pedro Sánchez. Il est clair que les déclarations de M.Ouahbi et Taoufik sont tombées sur un terrain politique particulièrement inflammable, fournissant en quelque sorte aux adversaires politiques de Sanchez les verges pour se faire battre. Du pain bénit pour Alberto Núñez Feijóo (Parti popular) et Santiago Abascal ( Vox) qui font feu de tout bois, histoire de discréditer leur rival le plus coriace.
À droite comme à l’extrême droite, le raisonnement était aussi simple qu’efficace sur le plan électoral : si le Maroc revendique les deux villes et si Sánchez entretient une relation privilégiée avec Rabat, peut-il encore prétendre défendre suffisamment et fermement les intérêts espagnols ? La nuance diplomatique avait peu de chances de survivre à ce genre de raccourci politicien.
C’est dans ce contexte qu’il convient aussi d’analyser le contexte de la visite de Felipe VI et de Letizia.Elle peut certes être interprétée comme une affirmation de la souveraineté espagnole sur les deux villes. Mais elle apparaît également comme l’un des effets de la surenchère politico-électoraliste qui s’est développée en Espagne autour de Sebta et Melilla. À force de transformer les deux présides en objet de confrontation politique, la droite et l’extrême droite espagnoles ont contribué à remettre leur dimension symbolique au premier plan. Et c’est précisément là que l’information publiée par El País devient intéressante : malgré toute cette agitation publique, le déplacement du couple royal espagnol aurait été préparé avec l’assentiment de Rabat.
Autrement dit, derrière les gesticulations politiciennes et les calculs démagogiques, les canaux diplomatiques ont visiblement continué à fonctionner. La séquence est d’autant plus intéressante que cette visite peut être lue comme la conséquence indirecte de la surenchère politico-électoraliste espagnole autour de Sebta et Melilla : à force d’être utilisées comme marqueurs de fermeté par la droite et l’extrême droite, les deux villes ont retrouvé une centralité politique qui a fini par imposer un geste symbolique au plus haut niveau de l’État espagnol. Si Rabat a effectivement donné son feu vert au déplacement, cela signifie au minimum que le Royaume distingue parfaitement la revendication de principe de sa gestion diplomatique.
Explications
Si Rabat a donné son assentiment à la visite du couple royal espagnol, comme l’affirme El País, la question se pose alors avec encore plus d’acuité : pourquoi deux ministres marocains ont-ils choisi, au plus fort de la crise migratoire, de remettre aussi fortement la question de « l’occupation » des deux villes sur le devant de la scène ?
S’agissait-il d’une simple initiative politique ? D’un rappel de principe ? D’un message coordonné ? un jeu de pression savamment dissimulé ou d’une prise de parole spontanée dont les conséquences diplomatiques n’avaient pas été suffisamment mesurées ? Il convient de souligner à cet égard qu’à une autre époque, notamment sous le règne de Hassan II, le rappel de l’appartenance de Sebta, Melilia et des îles Zaffarines au Maroc était souvent porté, sur le terrain politique et militant, par le parti de l’Istiqlal, dont le nationalisme constitue l’un des marqueurs historiques. La revendication territoriale trouvait ainsi dans le parti de la balance une caisse de résonance politique particulièrement active, sans pour autant que cela signifie qu’elle lui était institutionnellement réservée. Le contexte est aujourd’hui différent: la question relève pleinement de la gestion de la politique étrangère du Royaume et de ses canaux diplomatiques officiels.
Il y a, dans cette affaire, un autre mystère. Pourquoi le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, s’est-il mis en retrait sur un dossier directement lié aux relations avec l’Espagne ? Encore une fois, la question ne signifie pas que les autres membres du gouvernement sont interdits de parole. Elle porte sur la discipline du message extérieur lorsqu’il s’agit d’un dossier aussi sensible. Le fait que José Manuel Albares ait interpellé Bourita sur les déclarations de ses collègues est à cet égard particulièrement révélateur.
Le ministre espagnol n’a évidemment pas appelé le ministre marocain de la Justice ou celui des Habous pour lui demander des explications. Il s’est adressé à son interlocuteur diplomatique naturel : le ministre des Affaires étrangères. Il n’y a aucune contradiction de principe entre maintenir une revendication territoriale et entretenir une relation de coopération avec le pays qui administre le territoire revendiqué.
C’est même souvent la seule manière réaliste de gérer les contentieux historiques. Le Maroc et l’Espagne sont aujourd’hui liés par dossiers stratégiques : commerce, investissements, sécurité, lutte contre les réseaux criminels, migration, coopération judiciaire, énergie et circulation des personnes. Au-delà de ces intérêts concrets, il existe entre les deux pays une véritable communauté de destin, forgée par la géographie, l’histoire et l’interdépendance. Ce qui rassemble est, à bien des égards, plus important que ce qui peut les diviser. Les deux pays ont donc tout intérêt à préserver cette relation, y compris lorsque éclatent pour une raison ou une autre des divergences sur des dossiers aussi sensibles que Sebta et Melilla.
La visite de Felipe VI et de Letizia illustre justement cette réalité paradoxale: Madrid peut réaffirmer sa souveraineté sur les deux villes tandis que Rabat maintient sa revendication historique, sans que les deux capitales soient condamnées à rompre le dialogue. Sur Sebta et Melilia, la revendication marocaine est connue. Elle n’avait pas besoin d’être redécouverte avec fracas qui plus dans un contexte d’entente politique sans précédent entre le Maroc et l’Espagne de Pedro Sanchez.








