Régionalisation : Le temps des excuses est révolu !

Le souverain insiste notamment sur la mise en œuvre pleine et entière de la Charte nationale de la déconcentration administrative, en exigeant que cessent les retards et les atermoiements.

SM le roi Mohammed VI a appelé devant les députés à sortir des lenteurs administratives pour donner aux régions les moyens de décider, d’agir et de répondre aux attentes des citoyens.

Jamil Manar

Le Maroc ne peut plus perdre du temps dans les méandres de son administration. C’est, en substance, le message adressé par le roi Mohammed VI dans son discours vendredi 9 octobre 2026, au Parlement, à l’occasion de l’ouverture de la première session de la première année législative de la 12e législature. Le souverain a placé l’action territoriale au cœur de la prochaine étape du développement, avec une exigence claire : identifier les problèmes réels de chaque région et leur apporter des réponses concrètes, adaptées aux besoins des populations. Autrement dit, sortir du développement conçu dans les bureaux pour le faire vivre sur le terrain. « La promotion du développement intégré, l’amélioration de la qualité des services publics et l’encouragement de l’investissement productif sont étroitement liés au processus de régionalisation avancée et à la mise en œuvre de la déconcentration administrative », a-t-il affirmé avant de pointer du doigt les retards et les dysfonctionnements qui « freinent toujours l’opérationnalisation de la décentralisation et de la déconcentration, affectent les programmes de développement socio-économique et empêchent de répondre aux préoccupations réelles des citoyens ».

« Nous soulignons avec force qu’aucun retard ni atermoiement n’est plus tolérable dans la mise en œuvre pleine et entière de la Charte de la Déconcentration, avec ce que cela implique en termes de transfert des compétences et de réaffectation des ressources humaines et financières nécessaires du Centre vers les provinces et les régions », affirme le souverain. En fait. le problème du Maroc n’est pas tant le manque de stratégies, de plans ou de discours sur le développement que la difficulté persistante à les transformer en résultats tangibles. Depuis des années, la régionalisation avancée est présentée comme un levier de modernisation de l’État, de réduction des disparités territoriales et de rapprochement de la décision publique des citoyens. Mais entre l’ambition institutionnelle et sa traduction opérationnelle, le fossé demeure. Le diagnostic royal est sans ambiguïté : les retards et les dysfonctionnements qui entravent la décentralisation et la déconcentration administrative pénalisent les programmes socio-économiques et empêchent de répondre efficacement aux préoccupations des citoyens. Le constat est d’autant plus préoccupant que les attentes sont considérables en matière d’emploi, de santé, d’éducation, de transport et d’accès aux services publics. Dans plusieurs territoires, le sentiment d’abandon nourrit la défiance et accentue les inégalités.

Le souverain insiste notamment sur la mise en œuvre pleine et entière de la Charte nationale de la déconcentration administrative, en exigeant que cessent les retards et les atermoiements. L’enjeu est fondamental: transférer réellement les compétences du centre vers les régions et les provinces, tout en leur accordant les ressources humaines et financières nécessaires. Car une administration territoriale à laquelle on demande d’agir sans lui donner les moyens de le faire est condamnée à la dépendance. Comment accélérer un projet lorsque les décisions essentielles restent suspendues à l’aval d’un ministère central ? Comment adapter les politiques publiques aux réalités locales si les responsables territoriaux ne disposent ni de l’autonomie suffisante ni des moyens budgétaires pour intervenir ? Et comment demander des comptes aux élus et aux responsables régionaux si leur marge de manœuvre reste limitée ?

La régionalisation ne peut se réduire à un découpage administratif ou à une redistribution théorique des responsabilités. Elle doit se traduire par une véritable capacité de décision et d’exécution. À défaut, le risque est de multiplier les structures, les réunions et les procédures sans améliorer le quotidien des citoyens. Le discours royal pointe également les obstacles qui entravent le fonctionnement des institutions régionales. La clarification des compétences, le renforcement des effectifs et l’allocation de ressources matérielles adaptées constituent des conditions indispensables à leur efficacité. Mais la question dépasse les seuls moyens. Elle touche à la culture même de l’action publique. Une administration habituée à centraliser les décisions ne se transforme pas du jour au lendemain en partenaire d’un pouvoir territorial autonome. La déconcentration exige un changement de pratiques, une responsabilisation des services déconcentrés et une coordination plus efficace entre les différents niveaux de l’État. Il faut également organiser les relations entre le gouvernement et les régions autour de mécanismes clairs de coordination et de contractualisation. Les responsabilités doivent être définies, les objectifs mesurables, les financements identifiés et les calendriers respectés. Chaque projet doit pouvoir être suivi, évalué et, lorsque les résultats ne sont pas au rendez-vous, donner lieu à des explications. Cette exigence de responsabilité concerne tous les acteurs : administration centrale, services territoriaux, conseils régionaux et collectivités locales. La régionalisation avancée ne saurait devenir un moyen de diluer les responsabilités dans un enchevêtrement de compétences partagées.

Le développement ne se décrète pas depuis Rabat

L’autre dimension essentielle du message royal réside dans la nécessité de partir des réalités locales. Les besoins d’une région rurale confrontée à la pénurie d’eau, à l’enclavement et à la faiblesse des infrastructures ne sont pas ceux d’une métropole aux prises avec les embouteillages, la pression immobilière et les besoins croissants en mobilité. Les réponses doivent donc être différenciées, construites à partir des particularités économiques, sociales et géographiques de chaque territoire.

Cette approche suppose de mieux associer les acteurs locaux, les entreprises et la société civile à la définition des priorités. Elle implique aussi de faire de l’investissement productif un instrument de création d’emplois durables, plutôt qu’une simple ligne dans les bilans institutionnels. Le développement territorial ne se mesure pas au nombre de conventions signées ou de projets annoncés, mais à leur capacité à transformer concrètement la vie des habitants. L’amélioration des services publics, autre priorité soulignée par le souverain, obéit à la même logique. Les citoyens attendent des écoles qui fonctionnent, des centres de santé accessibles, des transports adaptés et des démarches administratives simplifiées. Ils jugent l’action publique à ses résultats, non à la sophistication de ses dispositifs.

Passer des engagements aux résultats

En insistant sur l’absence de toute tolérance pour les retards dans la mise en œuvre de la déconcentration, le roi Mohammed VI place les responsables concernés face à une obligation de résultat. Le message est clair : le temps des dispositifs institutionnels qui tardent à produire leurs effets doit céder la place à celui de l’exécution.

Reste à traduire cette exigence en actes : calendrier précis de transfert des compétences, budgets effectivement délégués, effectifs adaptés, clarification des responsabilités et évaluation régulière des projets. Sans ces instruments, la régionalisation risque de demeurer une ambition contrariée par les réflexes centralisateurs et les lenteurs bureaucratiques. Le véritable test sera donc moins la capacité des institutions à produire de nouveaux plans que leur aptitude à résoudre les problèmes concrets des territoires. Car, au bout du compte, une réforme administrative n’a de sens que si elle améliore la vie des citoyens. Le développement ne se joue pas dans les organigrammes. Il se mesure sur le terrain. Et c’est précisément là que le Maroc est désormais attendu.

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