Ahmed Zoubaïr
À l’Istiqlal, Nizar Baraka a tranché vite et bien : plutôt que les secousses du renouvellement, il a choisi la douceur du rempilage! Dans le gouvernement El Mansouri, le patron du parti récupère son fauteuil, ses ministres conservent leurs portefeuilles, et les forêts viennent même arrondir son périmètre. Seule vraie nouveauté au tableau : un parachutage au Tourisme, avec changement de couleur politique à l’atterrissage. De quoi faire grincer des dents dans les rangs istiqlaliens — et promettre quelques turbulences au chef du parti.
Car à l’Istiqlal, le changement a ses limites : celles du confort ministériel. Au moment de composer sa participation au gouvernement de Fatima Ezzahra El Mansouri, Nizar Baraka n’a manifestement pas jugé utile de bouleverser la maison. Les mêmes visages ministériels sont reconduits, à une exception près : Madiha Khayer, qui goûte pour la première fois aux délices de la ministrabilité comme ministre déléguée chargée de la Formation professionnelle et de la Qualification. Une exception suffisante, sans doute, pour donner au tableau un léger vernis de renouveau.
Pourquoi se compliquer l’existence avec des nouveaux venus quand les anciens peuvent reprendre du service? Le patron istiqlalien a donc opté pour la méthode la plus économe en énergie et crise de nerfs : renouveler le bail des ministres sortants, lui compris. Mezzour reste à l’Industrie et au Commerce — repeint aux couleurs du parti lors de la formation du gouvernement Akhannouch en 2021 —, le très controversé Kayyouh au Transport et à la Logistique, Omar Hejira au Commerce extérieur. Pour sa part, Abdeljabbar Errachidi, président du conseil national de l’Istiqlal, est promu secrétaire d’État chargé de l’Insertion sociale dans le cabinet Akhannouch II.
Mieux encore, le chef istiqlalien sort de l’opération avec un portefeuille élargi. L’Équipement et l’Eau se voient désormais flanqués des Forêts. Une extension de périmètre qui ferait presque penser à une opération immobilière : le propriétaire conserve son bien et récupère, en prime, quelques hectares supplémentaires. À défaut de renouveler les hommes, on agrandit le territoire ministériel. Baraka n’a pas révolutionné son équipe, mais il n’a pas perdu au change.
Là où l’affaire se corse, c’est au Tourisme. Le poste revient à Jalal Charaf, une personnalité qui, selon les informations rapportées, a intégré le contingent istiqlalien après avoir été « repeinte » aux couleurs du parti. En politique, la peinture fraîche tient parfois lieu de certificat d’ancienneté militante : un coup de pinceau, et le nouveau venu trouve sa place dans la photo de famille.
Ce parachutage a immédiatement provoqué des remous dans les rangs du parti, notamment au sein de l’Alliance des économistes istiqlaliens. Entre colère et incompréhension, ces derniers, qui se considèrent comme un vivier de cadres de valeur, se demandent à quoi bon recruter des compétences, de creuser les méninges pour pondre des programmes politiques, entretenir des réseaux militants et faire vivre des structures internes si, au moment de distribuer les maroquins, le ticket d’entrée peut venir d’ailleurs. À quoi bon cultiver le terreau militant si le pot de fleurs arrive déjà peint ?
Pour Nizar Baraka, l’équation risque de se compliquer. Reconduire les mêmes ministres peut se défendre au nom de la continuité comme il prétend en petit comité. Élargir son propre portefeuille peut même être présenté comme une marque de confiance. Mais laisser s’installer le sentiment que les compétences internes sont abonnées à une militance éternelle — pendant que les promotions tombent d’ailleurs — est une tout autre affaire.
Le patron de l’Istiqlal s’est mis dans une position inconfortable : assumer ses choix tout en éteignant les braises d’une contestation qui pourrait dépasser le simple mécontentement de quelques cadres. En effet, les frustrations ministérielles ont ceci de particulier qu’elles se transforment vite en débats enflammés sur la démocratie interne, la place des militants et la légitimité des décisions. À trop vouloir s’épargner les migraines de nouvelles candidatures, Nizar Baraka risque de se mettre à dos ceux qui espéraient un véritable renouvellement et des récompenses pour leur engagement.
Et si le Tourisme devient le point de départ d’une fronde plus large, le chef istiqlalien pourrait découvrir que les forêts nouvellement rattachées à son portefeuille ne suffisent pas à cacher les arbres des manœuvres politiciennes. Face à ses détracteurs, Nizar Baraka pourra toujours rétorquer qu’il est resté fidèle à l’ADN de l’Istiqlal : dans un parti conservateur, conserver les mêmes visages n’est pas de l’immobilisme, c’est de la génétique politique. Une constance si naturelle qu’elle ressemble furieusement à une photocopieuse laissée en veille…








