La réunion quadripartite tenue à Madrid, organisée dimanche 8 février sous l’égide de l’ambassade des États-Unis à Madrid, et qui s’est poursuivie le lendemain, ne doit rien au hasard ni à une soudaine inflexion diplomatique de l’Algérie ou du Front Polisario. Elle s’inscrit dans une séquence diplomatique soigneusement balisée par l’administration Trump.
Ahmed Zoubaïr
Étaient présents à cette réunion des représentants du Maroc, de l’Algérie, de la Mauritanie et du Polisario, ainsi que Staffan de Mistura, l’envoyé personnel du secrétaire général des Nations unies pour le Sahara occidental…
Depuis des décennies, Alger affirme ne pas être partie prenante au dossier du Sahara, en mettant en avant son statut d’observateur, guidé par des principes et non par des intérêts. Cette position mensongère , répétée jusqu’à l’usure, a longtemps constitué un élément central de la rhétorique diplomatique du régime algérien . Elle se heurte aujourd’hui à une relecture américaine plus pragmatique, moins sensible aux pseudo déclarations de principe qu’à la réalité des faits.
La convocation préalable du Polisario à Washington a servi de signal. En toute discrétion, le message transmis fut clair : l’obstruction systématique au processus politique n’est plus tolérable. Dans certains cercles du Congrès, la persistance d’Alger dans une logique militarisée et le refus de toute solution négociée ont commencé à être analysés sous un angle moins bienveillant. La simple évocation d’une possible requalification politique du mouvement a suffi à réduire à néant les derniers espoirs de l’Algesario.


La pression exercée sur Alger s’est révélée forte et plus directe. Les échanges menés à Washington puis à Alger ont mis en évidence une inflexion notable dans l’approche américaine. Les préoccupations liées aux équilibres sécuritaires régionaux, aux partenariats militaires et aux choix stratégiques de l’Algérie ont été abordées sans détour. Pour une économie fortement dépendante des hydrocarbures et étroitement liée aux circuits financiers internationaux, l’hypothèse de frictions diplomatiques durables a pris une dimension très concrète.
C’est dans ce contexte que la présence algérienne à Madrid a cessé d’être impensable. De même, la participation du Polisario s’est imposée non comme un geste politique, mais comme une nécessité stratégique. L’un et l’autre ont découvert que la mauvaise foi, longtemps brandie comme une arme, est devenue contre-productive, voire dangereuse pour l’avenir des deux complices.
Derrière le langage mesuré des communiqués, la réunion de Madrid consacre avant tout un changement de méthode. Washington a posé un cadre dans lequel l’inertie a un coût et où le refus de s’inscrire dans une dynamique politique expose à des sanctions immédiates . Le rapport de force n’a pas été proclamé, il a été discrètement installé.
Dans ce nouveau contexte, le plan d’autonomie, qui bénéficie d’un large consensus mondial, n’est plus comme une option parmi d’autres. Elle constitue la seule base sérieuse de discussion reconnue par les principaux acteurs internationaux. D’ailleurs, la délégation américaine, dirigée par Massad Boulos et Mike Waltz, chef de la mission des États-Unis à l’ONU, a réussi à obtenir la reconnaissance de l’Algérie du «Document technique». Ce document considère l’initiative marocaine actualisée de 40 pages comme le «seul document sur la table» pour les discussions techniques, fermant ainsi la porte aux «propositions alternatives» jusque-là soutenues par Alger et le Polisario.
La rencontre de Madrid n’ouvre pas encore la voie à un règlement définitif, dont il reste à élaborer les détails techniques mais elle ferme une porte longtemps ouverte : celle de la dénégation confortable et de la duplicité systématique. En diplomatie, il arrive toujours un moment où ceux qui affirmaient ne pas être concernés découvrent, à la table des négociations, que leur chaise était réservée depuis longtemps.
Sous couvert de réunion technique, la séquence de Madrid a acté un basculement politique majeur dans le dossier du Sahara. Washington a imposé son tempo, consacré le plan marocain comme seule option crédible et contraint Alger à jouer un rôle qu’elle refuse d’assumer publiquement : celui de partie prenante. Le décor change, les masques tombent.
Nouvelle ère
La réunion tenue à Madrid n’a rien d’un rendez-vous diplomatique ordinaire. Derrière la discrétion de façade, elle a révélé une recomposition nette du rapport de force autour du dossier du Sahara. Cette fois, les États-Unis ne se sont pas contentés d’encourager le dialogue : ils ont imposé une méthode, un cadre et un calendrier. Et le message est clair : l’ère des faux-semblants est terminée.
Premier acte de cette inflexion stratégique : la reconnaissance explicite, par l’ensemble des participants – Algérie comprise – de l’initiative marocaine d’autonomie, dans sa version actualisée, comme l’unique document de référence pour les discussions techniques. En langage diplomatique, cela signifie une chose : les “options alternatives” appartiennent désormais au musée des formules creuses. Le plan marocain n’est plus une proposition parmi d’autres, il est devenu l’unique référence. La création d’une commission technique permanente, réunissant des experts du Maroc, de l’Algérie et de la Mauritanie sous supervision américano-onusienne, achève de déplacer le centre de gravité du dossier. Fiscalité, justice, sécurité Le débat porte désormais sur les attributions et les mécanismes et de transfert de pouvoirs. Un comité technique sera composé d’experts juridiques du Maroc, de l’Algérie et de la Mauritanie, sous la supervision conjointe des États-Unis et de l’ONU. Sa mission consiste à examiner les modalités pratiques de mise en œuvre de l’autonomie au Sahara. C’est précisément ce glissement qui met Alger mal à l’aise. Entrer dans le détail de l’autonomie, c’est reconnaître en effet qu’elle est non seulement envisageable, mais opérationnelle. Et surtout, c’est acter que l’Algérie n’est plus un simple “voisin concerné”, mais un acteur directement impliqué dans le processus.
La séquence de la photo de famille avortée résume à elle seule toute la duplicité de la diplomatie algérienne. Washington voulait une image forte, symbolisant l’entrée dans une nouvelle phase. Alger a refusé net. Pas de photo, pas de mise en scène, pas de reconnaissance visuelle d’un processus qui avance sans elle… ou malgré elle. Le départ discret de la délégation algérienne par une porte dérobée loin des objectifs en dit long… Ce geste traduit une diplomatie de l’évitement : participer sans apparaître, discuter sans assumer, négocier sans reconnaître. Une posture de plus en plus difficile à tenir à mesure que le processus se formalise.
Même crispation sur le terrain sémantique. Le régime algérien continue de s’accrocher à la formule incantatoire du « droit à l’autodétermination », tandis que le Maroc insiste sur son exercice à travers l’autonomie. Là encore, l’arbitrage américain est sans ambiguïté : priorité à la solution réaliste et réalisable, pas aux dogmes figés et aux plans foireux et impraticables. Au terme de cette séquence, la vérité émerge : le Maroc marque un point décisif. Il a réussi à imposer son initiative comme cadre exclusif, à faire prévaloir la logique de la réalité politique et à inscrire le processus dans une dynamique irréversible de mise en œuvre.
Les États-Unis, eux, confirment qu’ils sont désormais le chef d’orchestre unique du dossier, reléguant l’ONU à un rôle d’accompagnement et tournant la page de décennies d’atermoiements diplomatiques. Washington n’est pas entré dans danse pour gérer le statu quo , il a pris les choses en main pour le dépasser. La réunion de Madrid pourrait ainsi rester dans les annales non pour ce qui s’y est dit, mais pour ce qu’elle a acté :le moment où le dossier du Sahara a cessé d’être un terrain de posture idéologique pour devenir un chantier politique…et où certains ont compris, trop tard, que refuser la photo n’empêche pas l’histoire d’avancer.








