Flambée du prix des carburants : Ces marges qui carburent…

La Fédération pointe des profits «astronomiques».

Pénurie organisée, prix qui s’envolent et opportunisme bien rodé. Les représentants des stations-service accusent les distributeurs de profiter de la hausse des cours internationaux pour s’enrichir de manière indue sur le dos des automobilistes…

Ahmed Zoubaïr

Invités à vider leur jerricane… de doléances devant le Conseil de la concurrence, le 30 mars 2026 à Rabat, les représentants des gérants de stations-service ne s’y sont pas allés du dos de la pompe. Dans leur viseur: des distributeurs accusés de jouer aux apprentis sorciers du marché, version « moins je livre, plus je gagne». Le scénario a tout d’un classique : avant même la mi-mars, certains distributeurs ont commencé à fermer le robinet avec une précision chirurgicale. 

Commandes rabotées, livraisons évaporées, stations abandonnées en rase campagne commerciale.. Selon la Fédération, bien avant la mi-mars, certains distributeurs ont commencé à fermer le robinet. Commandes réduites, livraisons au compte-gouttes, et pour certaines stations, carrément la panne sèche organisée. Officiellement, les stocks étaient « insuffisants». Officieusement, ils étaient surtout bien gardés… en attendant que les prix prennent l’ascenseur. Pendant ce temps, les automobilistes, flairant la hausse comme on sent l’odeur de l’essence, se sont rués sur les essenceries: stations prises d’assaut, files à rallonge et ambiance digne d’un rallye… mais sans ligne d’arrivée. Et au milieu de ce chaos ? Des gérants laissés en roue libre, priés de gérer seuls une clientèle sous pression. Cerise sur le bidon: les distributeurs ont laissé aux stations la « liberté » d’augmenter leurs prix… tout en leur coupant l’accès au carburant. Autrement dit : libres d’afficher, mais à sec pour servir. 

Une liberté qui sent bon le mirage. Conséquence logique : rideau baissé pour de nombreuses stations, faute de carburant. Et pendant que le service public cale, les distributeurs, eux, semblent rouler tranquille, sans se presser pour approvisionner. Une inertie qui soulève plus d’un capot : lenteur justifiée … ou stratégie bien huilée ? Pour la Fédération, pas de doute : on est loin du simple jeu de marché. Ça ressemble plutôt à une partie de Monopoly où quelques gros joueurs dominent le secteur… et fixent les règles. Dépendantes à 100 %, les stations-service n’ont d’autre choix que de suivre, même quand le compteur s’emballe. Et côté marges, ça carbure à plein régime. 

La Fédération pointe des profits « astronomiques », dopés par des stocks achetés moins cher et revendus plus cher. Une hausse de deux dirhams par litre ? Un détail pour certains, une douche froide pour les consommateurs. Face à cette mécanique bien rodée, la Fédération réclame plus de transparence: que chacun sache enfin qui pompe quoi ou qui dans le prix final. Car entre le prix d’achat et le prix à la pompe, il y a parfois un écart qui ferait rougir un compteur trafiqué. Autre carburant dans le moteur de la contestation : les contrats d’exclusivité. Des engagements longue durée qui lient les stations à un seul distributeur, parfois pour plus de vingt ans. 

En clair: fidélité forcée, concurrence en panne, et négociation au point mort. Les gérants se disent face à un dilemme: ils sont coincés entre le marteau des distributeurs et l’enclume des consommateurs. Trop chers pour les uns, trop dépendants des autres. Un modèle économique qui tourne en rond… mais sans jamais faire avancer la concurrence. Conclusion de la Fédération : quand le marché déraille à ce point, il est temps de remettre du carburant dans les règles. Car à force de jouer avec les prix, certains finissent surtout par jouer avec le feu.


Depuis 2015, les pouvoirs publics ont décidé de ne plus fixer ni subventionner les prix des carburants. Une libéralisation qui, sur le papier, devait favoriser la concurrence et profiter au consommateur. Dans les faits , elle a surtout permis à quelques grands acteurs de s’offrir une marge de manœuvre confortable – et une rente discrète mais parfaitement huilée.

Un marché libéralisé… sans arbitre

En rendant les distributeurs seuls maîtres à bord, le gouvernement islamiste de Benkirane a offert un cadeau empoisonné au consommateur marocain . Contrairement à ce qui se pratique dans d’autres pays dotés d’un mécanisme d’indexation automatique – avec des ajustements hebdomadaires ou mensuels transparents – rien ici n’oblige les opérateurs à répercuter immédiatement les baisses des cours mondiaux. En revanche, quand le brut part à la hausse, la rapidité d’ajustement devient soudainement un modèle de réactivité.

L’asymétrie des prix : une vieille connaissance

Les économistes appellent cela un phénomène de « rockets and feathers » : les prix montent comme une fusée… et descendent comme une plume. Pourquoi? Lorsque le cours de pétrole s’envolent, les distributeurs anticipent leurs coûts futurs et appliquent la hausse sans attendre. Lorsqu’ils dégringolent, ils prennent soin d’écouler d’abord leurs stocks achetés plus cher – et surtout, ils prolongent délibérément la période pendant laquelle ils s’octroient une marge de sécurité. Le consommateur, lui, patiente devant la pompe en regardant les courbes mondiales avec un sentiment mêlé d’incompréhension et d’amertume.

Un marché à trop petites voix

Le secteur est dominé par une poignée d’acteurs. Pas besoin d’une entente formellement établie – d’ailleurs aucune n’a été officiellement prouvée, ce qui est bien pratique – pour constater que les prix évoluent en parfaite synchronie, comme un ballet chorégraphié. Dans un paysage aussi peu concurrentiel, la pression pour répercuter les baisses se fait aussi discrète qu’un murmure lors d’un conseil d’administration. Moins de concurrence, moins d’empressement à soulager le budget des ménages.

Le stockage : l’excuse qui a la vie dure

On nous explique volontiers que le carburant vendu aujourd’hui a été importé, raffiné et stocké à un coût antérieur, ce qui justifierait un certain décalage. L’argument est recevable… jusqu’à un certain point. Car ce décalage, curieusement, s’allonge lorsqu’il s’agit de répercuter une baisse, et se raccourcit à une vitesse fulgurante quand les cours mondiaux repartent à la hausse. La logistique a décidément des vertus élastiques qui profitent toujours aux mêmes.

Une régulation aux dents longues… mais pas trop

Le Conseil de la concurrence, qui n’est pas réputé pour ses accès de colère intempestifs, a pourtant pointé du doigt à plusieurs reprises un manque criant de transparence sur les marges et des pratiques qui, sans être illicites, ne poussent pas précisément les prix à la baisse. Ses rapports ont l’élégance de poser un diagnostic sans toujours imposer de remède. Résultat : les grandes surfaces peuvent se livrer une guerre sans merci sur les prix des yaourts, mais le litre de gazole, lui, conserve une majestueuse rigidité à la descente.

Au final, quinze ans après la libéralisation, les Marocains ont parfaitement intégré une leçon : quand les cours mondiaux chutent, il faut s’armer de patience ; quand ils grimpent, on peut en revanche être certain que le plein de demain coûtera plus cher que celui d’hier. Le système n’a rien d’une fatalité – il existe des mécanismes de régulation éprouvés ailleurs – mais il a au moins un mérite : celui de rappeler que, dans certains marchés, l’invisibilité de la main reste une fiction commode pour ceux qui la guident.

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