Malgré les performances remarquables des équipes nationales qui brillent sur la scène internationale, le championnat local, la Botola Pro, a du mal à professionnaliser. Entre dettes abyssales, crise de gouvernance et gestion opaque, le football marocain vit un paradoxe criant.
Laila Lamrani
Le football marocain connaît un essor incontestable à l’international où il jouit de préjugés favorables. De la Coupe du Monde 2022, où les Lions de l’Atlas ont marqué l’histoire, aux performances remarquables des sélections jeunes et féminines, le Maroc est désormais une nation qui compte dans la planète foot. Mais il y a un grand paradoxe : ce rayonnement peine à se répercuter sur la Botola Pro, censée être la vitrine du football national. Alors que le championnat marocain jouit d’une ferveur populaire indéniable, il souffre d’une série de maux qui freinent son développement et son attractivité. Endettement des clubs, gestion opaque et archaïque, réfractarité au passage au statut de société sportive et pouvoir décisionnel concentré entre les mains de quelques adhérents: autant d’obstacles qui empêchent la Botola de se hisser au niveau d’une ligue professionnelle digne de ce nom.
L’endettement chronique des clubs et la dérive du mercato
Le football marocain est miné par une crise financière profonde, illustrée par l’endettement alarmant de plusieurs clubs de la Botola. En janvier 2025, le Raja a été interdit de recrutement en raison de dettes impayées, estimées à 1,4 million de dirhams. Malgré les tentatives de son comité directeur, le club n’a pas pu lever cette interdiction avant la fin du mercato hivernal, mettant en lumière la fragilité économique du championnat. L’une des causes majeures de cette situation réside dans un mercato devenu anarchique. Dans leur quête de résultats immédiats, plusieurs clubs engagent des joueurs à des montants substantiels sans réelle évaluation de leur potentiel. Cette défaillance est aggravée par l’influence grandissante des agents de joueurs qui, profitant de l’absence de directeurs sportifs ou de cellules de recrutement structurées, parviennent à placer des joueurs de faible niveau. Résultat : des clubs comme le Raja se retrouvent avec des joueurs recrutés à prix d’or, mais qui n’ont jamais joué un seul match. L’exemple du Libérien Peter Wilson, qui a encaissé 7 millions de dirhams sans jamais participer à un seul match avec le club vert, en est la parfaite illustration. Ou encore l’Égyptien Amr Zaki, qui a empoché 300.000 dirhams sans jamais disputer une seule rencontre officielle avec la formation rajaouie.

Les ex-présidents du Raja et du WAC, Mohamed Boudrika et Said Naciri, ont tous maille à partir avec la justice.
Cette gestion chaotique du mercato, couplée à des recettes limitées (billetterie, sponsoring, droits TV) et à une dépendance excessive aux subventions publiques, plonge les clubs dans un cycle d’endettement permanent. L’accumulation de litiges financiers entraîne des interdictions de recrutement, des retards de paiement et une instabilité chronique. A cela s’ajoute un management chaotique qui permet à une poignée de personnes de contrôler la destinée des clubs. Cette façon de faire, héritée d’une époque où les équipes étaient gérées comme de simples associations, reste encore dominante malgré la professionnalisation du championnat. Des clubs aussi emblématiques que le Raja et le Wydad de Casablanca, mais aussi d’autres formations historiques comme le Moghreb de Fès, sont dirigés par un cercle très restreint de membres, moins d’une centaine, font et défont les dirigeants, tout en influençant les décisions majeures.
Cette structure fermée empêche l’émergence d’une gouvernance moderne et transparente des affaires des clubs. Contrairement aux grandes équipes européennes ou aux cadors du football africain comme Al Ahly et Zamalek en Égypte, les clubs marocains ne peuvent pas compter sur une large base d’adhérents pour générer des revenus supplémentaires. En Égypte, Al Ahly dispose de centaines de milliers d’adhérents qui contribuent financièrement au club à travers des cotisations. Cette manne permet de renforcer les infrastructures, d’attirer des sponsors de prestige et de garantir une stabilité financière bien plus solide que celle des clubs marocains. Dans le Maroc du foot, le sport le plus partagé a pour nom les luttes d’influence qui se traduisent par des blocages dans la prise de décisions, une gestion souvent opaque et l’absence de reddition des comptes. Exaspérés par ces pratiques contre productives, de nombreux supporters et observateurs appellent à une réforme en profondeur, qui passerait par l’ouverture du système d’adhésion à un plus grand nombre de membres, à l’image des clubs espagnols comme le FC Barcelone ou le Real Madrid, où les socios jouent un rôle actif dans la gouvernance. Mais les résistances sont fortes, les adhérents actuels, ayant un accès direct aux instances dirigeantes, craignent de perdre leurs privilèges.
Transition des clubs vers le statut de société anonyme : un défi complexe
La transformation des clubs de football marocains d’associations à but non lucratif en sociétés anonymes (S.A.) constitue une étape cruciale pour la professionnalisation du championnat national. Cependant, malgré les textes législatifs et les exemples de réussite, cette transition vertueuse peine à se concrétiser. La loi 30-09 relative à l’éducation physique et au sport, entrée en vigueur depuis plusieurs années, prévoit la transformation des clubs en sociétés anonymes. Ce dispositif vise à moderniser la gestion des clubs dans le cadre d’une structure juridique plus adaptée aux exigences du football professionnel. En vertu de cette loi, la société sportive doit prendre la forme d’une société anonyme, dont le capital est composé obligatoirement d’actions nominatives, et dont le tiers au moins des actions et des droits de vote reviennent obligatoirement à l’association sportive.
Tardant à se conformer à cet arsenal juridique, la majorité des clubs marocains sont hors-la-loi. A l’exception de quelques clubs comme le Fath Union Sports (FUS) de Rabat qui ont réussi cette mutation et à professionnaliser leur gouvernance, de nombreux autres clubs restent à la traîne, faisant le choix du statu quo. Celui-ci est favorisé par la peur du changement et la crainte de perdre le contrôle du club au profit d’investisseurs externes. De plus, la complexité administrative et les coûts associés à la création d’une société anonyme peuvent dissuader certains clubs de franchir le pas. Enfin, le manque de sensibilisation aux avantages d’une telle transformation contribue à la lenteur du processus.
Hooliganisme, des huis clos, arbitrage… des obstacles majeurs pour le développement de la Botola Pro
La Botola Pro fait face à une série de défis qui entravent son développement et ternissent son image. En cause, plusieurs maux, notamment, le hooliganisme, les sanctions de huis clos, les fermetures de stades, les déplacements forcés des équipes et les controverses arbitrales. Le hooliganisme est une plaie persistante dans la Botola . Des incidents violents entre supporters donnent lieu à des sanctions sévères pour les clubs impliqués. Ces sanctions, bien que nécessaires pour maintenir l’ordre, ont des conséquences néfastes sur les clubs. Les matchs à huis clos privent les équipes du soutien de leurs supporters et entraînent une perte significative de recettes de la billetterie. De plus, certains clubs sont contraints de jouer loin de leurs bases habituelles à cause de la fermeture de stades pour des raisons d’entretien ou de rénovation, ce qui affecte leur performance sportive et leur stabilité financière.
L’arbitrage est un autre point noir qui cristallise les tensions. De nombreux clubs expriment sans cesse leur mécontentement face à des décisions arbitrales qu’ils jugent injustes. Ces problèmes structurels, conjugués les uns aux autres, impactent l’attractivité de la Botola Pro et la qualité du championnat dont les matchs sont souvent d’un niveau médiocre. Les faits de violence dans les stades et en dehors, les sanctions récurrentes et les polémiques arbitrales finissent par plomber l’image de la Botola Pro. Ce qui n’est pas de nature à encourager les grandes entreprises à signer des contrats de sponsoring et d’images avec les clubs qui se privent ainsi de recettes substantielles.
Une gestion fédérale saluée, mais une ligue controversée
La Fédération royale marocaine de Football (FRMF) s’impose aujourd’hui comme un acteur central du développement du football national. Sous la direction de Fouzi Lekjaa, elle a multiplié les initiatives pour moderniser les infrastructures et professionnaliser les clubs, avec des investissements notables dans l’équipement des académies et l’optimisation des installations sportives. Ces efforts ont porté leurs fruits, les compétitions et projets pilotés directement par la fédération étant unanimement reconnus comme une réussite.
En parallèle, la gestion de la Botola Pro relève de la Ligue Nationale de Football Professionnel (LNFP), une entité placée sous l’égide de la FRMF mais qui fonctionne de manière autonome. Dirigée actuellement par Abdeslam Belkchour, la LNFP est responsable de l’organisation du championnat, des calendriers et des décisions stratégiques concernant la compétition. Une responsabilité qui la met au centre des critiques, notamment en raison des choix contestés sur l’arbitrage et la programmation des matchs.
Depuis plusieurs années, la LNFP est au cœur de vives polémiques, cristallisant la colère des supporters. Une des principales sources de mécontentement réside dans le fait que sa présidence revient souvent à un dirigeant de club, soulevant des interrogations sur l’impartialité des décisions prises. Cette situation alimente un sentiment de favoritisme et fragilise la confiance des acteurs du football national. Une réforme structurelle semble nécessaire pour garantir une gouvernance plus transparente et rétablir la confiance des passionnés du ballon rond.