Laila Lamrani
Les promoteurs de cette initiative mettent en avant les effets de GMT+1 sur la santé, le rythme biologique et l’organisation du quotidien. En s’appuyant sur l’article 15 de la Constitution, ils ambitionnent d’inscrire durablement ce débat dans les circuits institutionnels, et ce, en dépit de l’absence de toute volonté de réexamen de cette mesure par les pouvoirs publics. Huit ans après son instauration, le GMT+1 continue de diviser. Pourtant, réduire ce débat à une simple question horaire reviendrait à en méconnaître la portée. Derrière la polémique qui ressurgit immanquablement après chaque ramadan se cache un malaise plus profond, mis en lumière par une étude du cabinet Ach-Gal fondée sur plus de 14 000 commentaires issus des réseaux sociaux.
Cette analyse ne fait pas apparaître une simple contestation technique, mais une forme de fatigue collective. Une fatigue physique d’abord, exprimée par des citoyens qui disent subir dans leur corps les effets d’un rythme imposé : réveils avant l’aube, enfants désorientés, impression de vivre en décalage permanent avec le cycle naturel. Mais au-delà de l’organisme, c’est une fatigue politique qui s’installe. Car année après année, le même scénario se répète : critiques, pétitions, mobilisations numériques… sans aucune suite. Peu à peu, la colère cède la place à un sentiment plus fort : le cynisme. L’impression que la parole citoyenne ne compte pas, que le débat sur les questions essentielles est superflu finit pas prendre le dessus. Le GMT+1 devient alors moins un sujet qu’un symbole, celui d’un dialogue rompu entre le gouvernement et une partie de la société, entretenu par un silence qui dure et perdure.
Frustrations
Car ce qui frappe, huit ans après, c’est l’absence persistante d’une explication officielle claire sur le maintien de ce fuseau horaire. Aucune pédagogie salutaire, aucun récit officiel cohérent, aucun relais institutionnel visible ne viennent éclairer les raisons d’un choix qui affecte le quotidien des citoyens. Ce vide laisse le champ libre aux interprétations, aux soupçons et aux frustrations. Ce qui est vécu comme un signe de mépris. Ne pas répondre, ne pas expliquer, ne même pas reconnaître la légitimité d’une interrogation collective revient, aux yeux de beaucoup, à opposer une fin de non-recevoir à leur souffrance quotidienne. L’absence de parole officielle n’est plus perçue comme une simple défaillance , mais comme un déni.
Ce dédain institutionnalisé est d’autant plus mal vécu qu’il intervient là où, précisément, un véritable débat public devrait s’organiser. Aujourd’hui, la discussion sur le GMT+1 reste confinée aux réseaux sociaux, espaces certes vibrants d’expression mais fragmentés, éphémères et dépourvus de toute portée institutionnelle. Or, une question qui touche aussi profondément l’organisation collective, le rythme de vie des familles, la santé publique ou encore le sentiment d’appartenance nationale mériterait bien autre chose que des échanges numériques sans lendemain. Elle nécessite une tribune officielle, un cadre de discussion structuré, que ce soit au Parlement, à travers une commission citoyenne, ou par tout autre dispositif de concertation digne de ce nom. En l’absence d’un tel cadre, le silence des autorités prend une résonance particulière : il ne s’agit plus seulement d’une absence de réponse, mais du refus implicite d’accorder à ce sujet la valeur d’un débat public.
Sur cette indifférence se construisent d’autres fractures. Certains voient dans le choix de GMT+ 1 une décision venue de l’extérieur, alimentant un sentiment de dépendance et de perte de souveraineté. D’autres inscrivent la question dans une dimension spirituelle, opposant une « heure naturelle » porteuse de sens à une modernité jugée déconnectée. Faute de réponses officielles, le débat horaire se mue en confrontation silencieuse entre différentes visions du monde.
Plus inquiétant encore : une lassitude face au débat numerique lui-même. Une partie des citoyens, à force de ne pas obtenir d’explications, a tendance à ne plus croire dans l’efficacité des mobilisations classiques et évoque désormais des stratégies de contournement plutôt que de contestation. C’est là un signal faible, mais lourd de sens : celui d’un glissement de la protestation vers le désengagement, comme si, face à un silence interprété comme du mépris et en l’absence de tout espace de débat public légitime, la seule issue était de se retirer du jeu démocratique.
En filigrane, quatre tensions structurent ce malaise : entre impératif économique et bien-être, participation et inefficacité, souveraineté et intégration, modernité et spiritualité. Mais toutes se heurtent à un même vide : l’absence de parole officielle et, plus encore, l’absence d’un véritable débat public qui transcenderait les réseaux sociaux pour investir les institutions. Ce vide, en l’absence de tout signe d’écoute, prend aux yeux des citoyens la forme d’une grande indifférence , creusant un peu plus chaque jour le fossé entre la société et ses représentants.
Au fond, le GMT+1 n’est plus une question d’heure. Il est devenu un révélateur. Celui d’un besoin de reconnaissance, d’écoute et de sens et, plus fondamentalement, d’un espace où la parole citoyenne puisse être entendue autrement que dans l’écho fugace des réseaux sociaux. Tant que cette dimension sera ignorée, qu’aucune explication officielle ne viendra combler le silence, et qu’aucun débat public digne de ce nom ne sera organisé, le pays continuera, chaque année, à changer d’heure… sans jamais vraiment avancer. On avance et on recule les aiguilles comme des automates…








