Du Maroc à la péninsule Ibérique en passant par la Tunisie, les tempêtes récentes confirment une intensification inquiétante des phénomènes météorologiques. Un signal fort d’un climat méditerranéen en pleine mutation.
Ahmed Zoubaïr
La Méditerranée occidentale a été secouée ces dernières semaines par une succession de tempêtes d’une rare intensité. Baptisées Francis puis Marta, ces dépressions ont frappé simultanément plusieurs pays riverains, le Maroc, la Tunisie, l’Espagne et le Portugal, laissant derrière elles un sillage d’intempéries ravageuses, de pluies torrentielles et de dégâts matériels considérables.
Au Maroc, les effets ont été particulièrement catastrophiques. Des précipitations exceptionnellement abondantes ont provoqué des crues soudaines de plusieurs oueds, submergeant routes, terres agricoles et zones urbaines et rurales vulnérables. Face à la montée rapide des eaux, les autorités ont procédé à des lâchers préventifs dans plusieurs barrages afin de préserver la sécurité des infrastructures hydrauliques, une opération nécessaire mais révélatrice de la violence des épisodes pluvieux enregistrés. La Tunisie n’a pas été épargnée non plus. Des pluies intenses et continues ont entraîné des inondations locales, perturbant les réseaux de transport et mettant à rude épreuve des régions déjà fragilisées par la variabilité climatique. En Espagne et au Portugal, les tempêtes ont également provoqué de fortes rafales de vent, des glissements de terrain et des crues éclair, rappelant que le phénomène dépasse largement les frontières nationales.
Au-delà des dégâts matériels, c’est la synchronisation et l’intensité de ces événements qui interpellent. La Méditerranée, longtemps perçue comme une zone climatique relativement tempérée, semble désormais se transformer en théâtre récurrent de phénomènes extrêmes. Les spécialistes s’accordent à souligner le rôle aggravant du changement climatique, qui accentue l’évaporation des eaux marines, alimente des systèmes dépressionnaires plus puissants et multiplie les épisodes météorologiques violents.
Ces tempêtes successives illustrent un nouveau paradigme : des périodes de sécheresse prolongée suivies de pluies brutales, concentrées sur de courtes durées, que les sols asséchés peinent à absorber. Résultat : des inondations rapides, destructrices et difficiles à anticiper, même dans des régions dotées d’infrastructures hydrauliques importantes.
Face à cette réalité, la question de l’adaptation devient centrale. Gestion des barrages, aménagement urbain, protection des zones à risque, systèmes d’alerte précoce : les tempêtes Francis et Marta rappellent que la Méditerranée est désormais en première ligne du dérèglement climatique. Plus qu’un épisode météorologique exceptionnel, elles sonnent comme un avertissement difficile à ignorer.
Dérèglement climatique : L’urgence d’une réponse régionale
Les tempêtes Francis puis Marta n’ont pas demandé de visas. Elles ont traversé la Méditerranée avec la même indifférence que le dérèglement climatique face aux frontières administratives.
Francis et Marta n’ont pas seulement emporté des routes, des cultures et des habitations. Elles ont surtout balayé une illusion tenace : celle selon laquelle le risque climatique pourrait encore être géré à l’échelle strictement nationale.
En frappant presque simultanément le Maroc, la Tunisie, l’Espagne et le Portugal, ces tempêtes ont rappelé une vérité que les sommets internationaux peinent encore à traduire en actes : le climat ne se gère plus pays par pays. Pendant longtemps, chaque rive de la Méditerranée a abordé les risques climatiques à travers le prisme national. Barrages par ci digues par là, plans d’urgence cloisonnés ailleurs. Or les tempêtes récentes montrent les limites de cette approche fragmentée. Les pluies torrentielles tombent en amont d’un bassin versant, les crues se manifestent en aval, les lâchers de barrages ont des effets différés et parfois transfrontaliers. Le cycle de l’eau, lui, ignore souverainement les lignes tracées sur les cartes.
Le paradoxe a quelque chose de cruel : la Méditerranée est l’une des régions du monde les plus étudiées par les climatologues, mais aussi l’une des moins coordonnées dans ses réponses opérationnelles. Alors que les épisodes extrêmes se multiplient — alternant sécheresses prolongées et pluies violentes — les dispositifs d’alerte, de prévention et de gestion de crise restent largement nationaux, parfois même locaux, rarement régionaux.
Au Sud comme au Nord, la tentation reste forte de traiter chaque catastrophe comme un épisode exceptionnel, presque accidentel. Mais Francis et Marta ne sont pas des anomalies : elles sont des signaux faibles devenus bruyants. Des avertissements répétés d’un climat méditerranéen qui bascule vers plus d’instabilité, plus de violence, plus d’imprévisibilité.
La vraie question n’est donc plus de savoir si ces tempêtes vont se reproduire, mais si les pays riverains seront prêts à y répondre ensemble. À défaut, chacun continuera à gérer l’urgence chez soi, pendant que la Méditerranée, elle, continuera de déborder. Dans ce paysage instable et inquiétant, le Maroc dispose d’atouts singuliers. Son expérience en matière de gestion des barrages, d’aménagement hydraulique, de dessalement et de planification à long terme lui confère une longueur d’avance sur plusieurs fronts. Mais ces capacités, aussi structurantes soient-elles à l’échelle nationale, atteignent leurs limites face à des phénomènes qui ignorent les frontières et bousculent les calendriers.
La gestion des pluies torrentielles et des crues éclair ne se résume plus à une équation interne. Les bassins versants, les flux atmosphériques et les systèmes dépressionnaires sont régionaux par nature. Les lâchers d’eau, indispensables pour sécuriser les barrages, deviennent eux-mêmes des variables sensibles dans un espace méditerranéen partagé. Sans coordination régionale, la maîtrise technique peut rapidement se transformer en gestion sous tension.
Le Maroc a donc une carte stratégique à jouer : passer du statut de pays exposé mais résilient à celui de moteur régional de la coopération climatique. Partage des données hydrométéorologiques, interconnexion des systèmes d’alerte précoce, coordination des politiques de gestion de l’eau, dialogue Sud-Nord renforcé sur l’adaptation climatique : autant de chantiers où Rabat peut impulser une dynamique concrète, loin des déclarations de principe.
La Méditerranée n’est plus un simple trait d’union entre continents. Elle est devenue une ligne de fracture climatique. Face à cette réalité, le choix est clair : soit chaque pays continuera à compter ses dégâts après chaque tempête, soit une réponse régionale verra enfin le jour.








