Entre héritage politique, bilan mitigé et interrogations sur l’après, la passation de témoin au sein du RNI ouvre une séquence décisive pour l’avenir du parti à l’approche des législatives de septembre.
Jamil Manar
Le départ d’Aziz Akhannouch de la présidence du RNI, scellé lors d’un congrès extraordinaire à la scénographie très appuyée organisée samedi 7 février a El Jadida, marque un moment de bascule pour le parti. La désignation du chef du groupe parlementaire à la Chambre des représentants, Mohamed Chouki, comme candidat unique s’est accompagnée d’une charge émotionnelle inhabituelle. Les larmes versées face caméra par plusieurs figures du parti ont surpris, voire gêné.
Que pleurait-on réellement ? Le départ d’un chef devenu à son corps défendant figure tutélaire ou l’incertitude qui plane désormais sur l’avenir du parti à quelques mois d’échéances électorales déterminantes ? Cette mise en scène émotionnelle a donné à voir l’image d’une formation politique déstabilisée par la perspective de l’après-Akhannouch. Les larmes d’un Talbi Alami, tourne en dérision sur les réseaux sociaux, expliquent en partie la loyauté de nombreux cadres et l’émotion sincère suscitée par son retrait. Mais en politique, si l’émotion est légitime, sa théâtralisation excessive révèle souvent une difficulté à se projeter sans le leader.
Et puis, comment expliquer que le parti locomotive du gouvernement n’ait été en mesure de présenter qu’un candidat unique pour lui succéder ? Où sont passés les ténors du RNI ? Pourquoi aucun d’entre eux n’a-t-il osé ou voulu se porter candidat ? Cette absence de concurrence interroge sur la vitalité interne du parti et sur sa capacité à se projeter dans l’avenir. Elle suggère que l’après-Akhannouch pourrait être moins prometteur que ne le laissent entendre le communiqué officiel post-congrès.
Il importe toutefois de distinguer l’homme de la fonction. Humainement, Aziz Akhannouch est connu et reconnu un homme affable, généreux et attentif, loin du portrait de prédateur économique vorace que certains de ses détracteurs ont imposé sur les réseaux sociaux. Cette caricature, à rebrousse-poil de la réalité vécue par ceux qui le côtoient, s’est néanmoins durablement installée dans l’opinion, faute d’un contre-discours structuré et crédible. L’absence de réponse politique forte, laissant prospérer des critiques parfois excessives ou injustes, a fini par figer une image négative devenue difficile à déconstruire.

Politiquement, Aziz Akhannouch reste un homme du sérail. Son parcours , sa proximité avec les centres de décision et sa maîtrise des codes institutionnels lui ont longtemps assuré une forme de stabilité et de protection. Mais cette appartenance au système, longtemps perçue comme un atout, s’est progressivement transformée en facteur de défiance dans une société plus exigeante et plus critique à l’égard de la classe politique. Ce serait faire preuve de mauvaise grâce que de ne pas reconnaître ce que le RNI lui doit. Sous sa direction, le parti a changé de dimension.
Structuration territoriale, discipline interne, professionnalisation de l’appareil, efficacité électorale : Aziz Akhannouch a transformé le RNI en véritable machine à gagner, rompant avec l’image d’un parti de notables sans colonne vertébrale idéologique claire. Cette réussite organisationnelle est indéniable et restera comme l’un de ses principaux héritages.
Talon d’Achille
L’exercice du pouvoir exécutif obéit toutefois à d’autres exigences. Force est de constater qu’en tant que chef du gouvernement, Aziz Akhannouch a vu son action progressivement fragilisée par une accumulation de maladresses, de perceptions défavorables et de choix politiquement coûteux. La communication fut son principal talon d’Achille. Dans un contexte de tensions sociales et de hausse du coût de la vie, l’exécutif a souvent donné l’impression de manquer de pédagogie et de proximité. L’écart entre le discours gouvernemental et le ressenti populaire s’est creusé, laissant s’installer une forme d’exaspération diffuse. La question du pouvoir d’achat a cristallisé ce malaise. La flambée des prix des produits de grande consommation a profondément affecté des ménages déjà fragiles. C’est sur ce terrain que la rupture avec l’opinion s’est creusée le plus profondément.
La hausse spectaculaire des prix des produits de base , viandes rouges, produits agricoles, denrées essentielles, a pesé lourdement sur des ménages déjà fragiles. Or, en tant que chef de l’administration, Aziz Akhannouch disposait de leviers importants pour stabiliser les prix. L’absence de résultats visibles a renforcé son impopularité. Le fait que le chef du gouvernement soit également un acteur majeur de la distribution de ce produit stratégique a nourri durablement les accusations de conflits d’intérêts. Cette situation, indépendamment de toute autre considération , a pesé lourdement sur la perception de son action et éclipsé des aspects pourtant positifs de son bilan.
A commencer par la généralisation de l’Assurance Maladie Obligatoire, aide sociale directe, la valorisation du SMIG, la promotion des investissements directs étrangers et le maintien d’un taux de croissance correct malgré des contraintes sévères (sécheresse, inflation importée, instabilité internationale….). Mais dans un contexte d’exaspération populaire, ces résultats ont eu du mal à être entendus, encore moins valorisés. À cela s’est ajoutée une erreur politiquement lourde commise lors du dernier remaniement ministériel : la nomination de cadres issus de son propre groupe économique à des postes gouvernementaux. Cette décision a renforcé l’idée d’une porosité entre business privé et responsabilité publique, alimentant les procès en favoritisme et en affairisme au moment même où les prix des viandes rouges notamment ont eu du mal à revenir à la normale malgré la mobilisation de fonds publics substantiels. Ce mélange des genres a été d’autant plus dommageable qu’il est intervenu dans un contexte de dégradation du pouvoir d’achat du grand nombre.
Génération Gen Z
Le chef du gouvernement se retrouvait ainsi au centre d’un soupçon durable, accusé de favoriser, directement ou indirectement, un cercle de proches dans une logique d’affairisme difficile à digérer. Sur toutes ces insuffisances et erreurs est venue se greffer la manifestation de la génération Z, porteuse de revendications claires et structurées: une école performante, un système de santé de qualité et une véritable égalité des chances. La gestion jugée insuffisante de ce mouvement et de ces attentes a accentué le malaise tout en provoquant une certaine colère dans les milieux des jeunes et même au-delà…
L’isolement du chef du gouvernement s’est également accentué par son mode d’entourage. En privilégiant un cercle restreint de fidèles et de soutiens inconditionnels, il s’est privé de la contradiction nécessaire à l’exercice du pouvoir. Les alertes ont manqué, les corrections sont arrivées trop tard, et l’exécutif a souvent semblé, surtout sur les sujets de pouvoir d’achat réagir plutôt qu’agir, subir plutôt qu’anticiper.
Dès lors, une question objective se pose d’emblée: un chef de gouvernement ainsi fragilisé peut-il raisonnablement envisager un second mandat sans prendre le risque d’une tension sociale accrue, voire d’une radicalisation de la contestation ? La stabilité politique ne repose pas uniquement sur des équilibres institutionnels, mais aussi sur une adhésion minimale de l’opinion. Le départ d’Aziz Akhannouch de la présidence du RNI apparaît ainsi moins comme un simple passage de témoin que comme la reconnaissance tacite des limites d’un cycle politique. Reste à savoir si le parti saura transformer cette transition en opportunité de renouvellement, ou s’il se contentera de gérer l’héritage, dans l’attente d’un hypothétique retour en grâce auprès de tous de celui qui, pour le meilleur comme pour le plus discutable, aura fait de son mieux en toute bonne foi.








