L’affaire « Or Blanc » poursuit son affinage judiciaire. Derrière les marques et les étiquettes, la justice enquête sur des pratiques qui, si elles sont avérées, feraient grincer bien plus que les dents des consommateurs.
AHMED ZOUBAïR
Le dossier « Or Blanc » continue de mûrir… mais devant la justice. Mercredi 4 février 2026, le juge d’instruction près la Cour d’appel de Casablanca a décidé de poursuivre en état de liberté le député du Parti authenticité et modernité (PAM) et homme d’affaires Abderrahim Bendaou, tout en lui retirant son passeport et en lui interdisant de quitter le territoire national. Une liberté surveillée, donc, pour une affaire où la notion de “conservation” semble avoir été prise un peu trop au sérieux.
Ouverte depuis plus de deux ans par la Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ), l’enquête vise son groupe Copralim et c’est dans le cadre de cette affaire que M. Bendaou a longuement été auditionné avant d’être placé sous contrôle judiciaire. La frontière, elle, reste fermée — mesure classique, mais révélatrice de la gravité du dossier.
Dans ce dossier, deux médecins vétérinaires et un autre dirigeant de l’entreprise sont également dans le viseur de la justice. Il est reproché au principal accusé l’exposition, la mise en vente et la distribution de produits alimentaires dont la conformité aux normes sanitaires serait pour le moins… discutable. Selon les éléments de l’instruction, certains produits auraient été importés, commercialisés, voire écoulés en toute connaissance de leur état présumé avarié ou impropre à la consommation. Plus délicat encore, le dossier évoque l’hypothèse de l’ajout de substances chimiques ou biologiques non autorisées afin de prolonger artificiellement la durée de vie de certains produits. Une forme d’« affinage » qui, si elle venait à être établie, relèverait moins du savoir-faire fromager que de l’atteinte caractérisée à la santé publique.
L’affaire n’en est pas moins embarrassante sur le plan politique. Abderrahim Bendaou n’est pas un petit joueur politique : ancien coordinateur régional du PAM à Casablanca-Settat, membre de la commission des finances et du développement économique à la Chambre des représentants, il connaît les rouages de l’État autant que ceux de l’entreprise. Son nom avait fait irruption dans l’actualité en septembre 2024, lors d’un différend commercial qui avait laissé des traces au sein du parti du Tracteur, jusqu’au limogeage de Salaheddine Aboulghali de la présidence collégiale. En attendant que la justice tranche, une chose est sûre : dans cette affaire, le lait a largement débordé du pot — et l’addition pourrait être salée. Sur le plan politique, l’affaire a déjà produit ses premiers effets. Abderrahim Bendaou a annoncé la suspension provisoire de son adhésion au Parti authenticité et modernité (PAM), le temps que la justice se prononce sur une « procédure judiciaire en cours sans lien avec son mandat politique». Une mise entre parenthèses présentée comme temporaire, mais révélatrice de l’embarras que suscite le dossier au sein du parti.
Dans un communiqué rendu public mercredi soir, l’élu de la circonscription de Nouaceur (législature 2021-2026) insiste sur le caractère strictement professionnel et commercial de l’affaire, affirmant qu’elle ne présente aucun lien, direct ou indirect, avec son statut parlementaire ni avec son appartenance politique. Le député souligne que le dossier relève exclusivement de la sphère entrepreneuriale et qu’il est soumis à l’appréciation souveraine de la justice.
Se retranchant derrière le « respect de l’institution judiciaire » et la confiance dans le cours normal de la procédure, Abderrahim Bendaou indique avoir choisi de ne pas commenter le fond du dossier ni d’en livrer les détails, dans l’attente des décisions des juridictions compétentes. Une réserve officielle, classique dans ce type de situation, mais qui n’empêche pas l’affaire de continuer à faire couler beaucoup d’encre et pas seulement du lait. En attendant que la justice tranche, une chose est sûre : dans cette affaire, le lait a largement débordé du pot et l’addition pourrait être salée.
Qui est Bendaou ?
Il fait partie des milliardaires du PAM peu connus du grand public alors que nombre de Marocains consomment au quotidien les fromages, Mozzarella et autre beurre dont sa société, Copralim, est importatrice. La gamme des produits Président, Or Blanc, Frico, Zanetti, omniprésents dans les rayons des supermarchés c’est le business de Abderrahim Bendaou, député discret de Nouaceur, secrétaire général du parti de la région Casablanca-Settat et l’un de ses g financiers. Les plus en vue.
L’homme d’affaires a la haute main sur ce marché juteux où Copralim affiche des appétits féroces. Une réussite écrémée dans les règles de l’art ? Un opérateur du secteur livre tout de go une réponse qui laisse songeur en invitant le Canard à fourrer son bec dans le beurre et l’argent du beurre. « Abderrahim Bendaou s’est arrangé pour verrouiller le marché en employant tous les moyens pour en employant tous les moyens pour étouffer toute concurrence», explique-t-il. Les choses ont commencé à changer lors de la première semaine de décembre 2023 qui marque un tournant inattendu dans la gestion de son business. Un tournant qui lui vaut ses démêlés judiciaires actuels. D’habitude, les produits alimentaires qu’il importe de France, d’Italie et d’Angleterre passent comme une lettre à la poste. Sans sacrifier au contrôle réglementaire des services ONSSA au port de Tanger.
Lui-même l’a reconnu auprès du Canard en feignant la surprise . «Je suis vraiment étonné. C’est la première fois en plus de 20 ans d’activité qu’on me fait des misères mais je ne sais pas à quoi rime ce changement dans l’attitude d’ONSSA ». Ce vendredi 8 décembre, changement en effet des règles du jeu ou plutôt application de la loi dans toute sa rigueur. Cinq camions semi-remorques bondés de produits laitiers destinés à Copralim sont soumis au contrôle. Un coup vache d’un adversaire? Abderrahim Bendaou panique. Il est comme sonné et se met à appeler sur leurs portables ses amis politiques, du PAM et d’autres partis, pour que ses véhicules soient dispensés de contrôle. Certains lui promettent de faire le nécessaire alors que d’autres se dérobent. Trop risqué. « Et s’il transportait des produits périmés ou des choses peu catholiques », présumait-on non sans appréhension. Celui qui est réputé dans le milieu des affaires casablancais pour avoir le bras long n’en menait pas large ce jour-là. Toutes ses démarches et interventions se sont avérées infructueuses.
Abderrahim Bendaou a été invité sur un ton ferme par les contrôleurs d’ONSSA, à fournir un tas de papiers qu’on ne lui demandait pas d’habitude, selon ses propres aveux. Il a fallu plusieurs jours au seigneur du fromage pour obtenir les documents et débloquer la situation. Le député du PAM n’est pas un enfant de chœur. Au fond de lui-même, il sait que les vents ont commencé à tourner, qu’il doit faire son deuil du régime de faveurs qui lui était accordé et qu’il pourrait même être dans le viseur de la justice. Il ne s’est pas trompé. L’ère des ombrelles est-elle terminée? Les plus avisés du landerneau politique ont aussitôt, entre la poire et le fromage, fait le lien de cette opération de contrôle inhabituelle avec l’affaire qui allait aboutir à l’arrestation en janvier 2024 de ses collègue du PAM Saïd Naciri et Abdenbi Bioui pour trafic de drogue. Surtout que Abderrahim Bendaou fait partie des personnes interrogées par la BNPJ dans le cadre de ce dossier sulfureux. Bendaou pris dans les filets de la justice ? Qui « lait » cru ?








