Née dans les marges et désormais inhalée en plein centre, L’poufa s’est imposée comme la drogue low cost à effet choc. Euphorie éclair, descente en enfer express : la substance, aux effets destructrices, gagne du terrain. Pendant que les prix s’effondrent, les dégâts explosent …
Jamil Manar
Le ministère de l’Intérieur vient de tirer la sonnette d’alarme sur la progression inquiétante de la drogue dite « L’poufa » : 164 affaires et 6,6 kg saisis entre janvier et septembre 2025. Selon l’Observatoire national de la criminalité, les interpellations ont été multipliées par cinq entre 2022 et 2024, tandis que les saisies ont explosé. Elle s’infiltre dans les zones démunies comme dans les beaux quartiers, à dos de pipe artisanale ou planquée dans des sacs de chips. L’poufa, version discount du crack, explose à Casablanca et ailleurs. Vendu à prix cassé, ce cocktail toxique fait un carton dans toutes les couches de la société, pendant que les autorités intensifient leur action contre les milieux du trafic.
L’poufa –surnommée aussi Boufa, crack, ou plus cyniquement la coke des pauvres – n’est plus seulement une substance planante, elle est devenue une tendance inquiétante. À force d’en parler, de la rapper, de la fumer sur les toits ou dans les cages d’escaliers, elle est passée du couloir de l’underground à l’entrée principale du débat public. D’abord drogue des marginaux, elle s’est transformée en ciment toxique de certains cercles sociaux. Entre soirée « découverte » et spirale d’addiction, nombreux sont les jeunes qui s’y brûlent les ailes — parfois littéralement. L’outil fétiche : un bong bricolé maison, version « système D » made in dérive. Une bouteille plastique, un bout de stylo, du papier a lu, et voilà le labo portatif prêt à transformer les cailloux en volutes létales.
Descente aux enfers
Sous ses airs de “shoot inoffensif”, cette substance cache un poison bien plus ravageur qu’il n’y paraît. Son effet euphorisant de courte durée agit comme un piège : il laisse place à une descente brutale, où le corps et l’esprit paient le prix fort. Les dégâts sont multiples. Dès les premières inhalations, le cocktail peut déclencher maux de tête violents, nausées ou vomissements.
Mais les effets à long terme sont autrement plus préoccupants : anxiété chronique, paranoïa, hallucinations, voire épisodes psychotiques. Sans parler des risques physiques: troubles cardiaques, détresse respiratoire, amaigrissement sévère, dégradation de la peau et des dents… La spirale peut être rapide et destructrice. Plus grave encore, l’addiction s’installe vite, obligeant les consommateurs à multiplier les doses pour retrouver une sensation de plus en plus fugace. Jusqu’à y laisser leur santé, leur lucidité. Parfois même leur vie sociale. Vendue à la dose (20 à 50 DH) ou au gramme (entre 400 et 1 200 DH), L’poufa offre une illusion de toute-puissance à bas coût. Mais elle laisse derrière elle un sillage de ruines humaines. Sa clientèle ? Toujours plus jeune, plus féminine, plus diversifiée. Lycéens, filles de “bonne famille”, curieux en quête de sensations fortes… Le profil du consommateur-type s’élargit dangereusement.
Prix cassés, vies brisées
Certains experts redoutent qu’à Casablanca, la substance soit coupée à des opioïdes ou à de l’héroïne en poudre. Un cocktail explosif qui renforce l’addiction tout en faisant chuter les prix. Résultat : la demande grimpe, les centres d’addictologie saturent, et les quartiers touchés s’enfoncent dans une spirale de violence et de désespoir permanente Née dans l’ombre et nourrie de pauvreté, L’poufa s’impose comme une menace silencieuse dans plusieurs villes du pays, en tête desquelles Casablanca. Si son origine exacte reste floue, certains la font remonter à Tanger au milieu des années 2010, introduite par des usagers venus en cure de désintoxication à Casablanca. D’autres y voient une pratique marginale bien plus ancienne, issue du recyclage toxique des miettes de la poudre blanche apparue dans les années 90.
Mais c’est surtout depuis la pandémie de Covid-19 que L’poufa connaît une véritable explosion. Confinement, précarité, perte de repères : le cocktail social a agi comme un accélérateur. En parallèle, la baisse du prix, provoquée par une chute de pureté, a ouvert grand les vannes de la consommation. Résultat : une drogue plus accessible, donc plus populaire, et surtout, bien plus addictive. Mais la guerre contre cette drogue “low cost” est loin d’être gagnée malgré l’intensification des actions policières contre les trafiquants. Ces derniers opèrent en périphérie : Deroua, Lahraouyine, Mediouna, Errahma, Bouskoura… autant de noms qui sonnent comme des haltes sur la carte d’une inquiétante géographie toxicomaniaque. Là, entre les fourneaux clandestins et les coins de rue convertis en guichets de l’oubli, la clientèle n’a plus de classe : de l’ado désœuvré au cadre pressé venu en 4×4 chercher sa dose d’invincibilité express. Derrière chaque gramme de L’poufa, ce sont des vies qui s’effilochent, des quartiers qui sombrent et une société qui vacille.








