Avec la loi 14.25 sur les taxes locales, le ministère de l’Intérieur a décidé de faire passer rapidement la collecte des impôts du centralisé au localisé. L’idée est louable, sauf que le transfert de cette mission qui relevait de la TGR vers les communes a viré à la paralysie du dispositif.
Laila Lamrani
Derrière l’ambition affichée de décentraliser la collecte des taxes locales en vertu d’une circulaire le 11 novembre 2025, la réforme a accouché d’un désordre institutionnel inédit. Faute d’un cadre transitoire clair, la continuité du service public est rompue, laissant les perceptions fiscales désorganisées, les fonctionnaires déboussolés… et les caisses des collectivités désespérément vides. Une réforme bâclée, symptomatique d’un pilotage à vue.
Du côté de la Trésorerie générale du Royaume (TGR), on crie au hold-up administratif . Beaucoup de fonctionnaires n’ont ni les clés, ni les consignes, ni même le café pour digérer tout ça. Résultat : confusion dans les perceptions, panique dans les provinces, et ambiance glaciale entre le ministère des Finances et celui de l’Intérieur qui se renvoient la patate chaude.
En cause, la loi est allée plus vite que l’intendance. Aucun mécanisme de transition n’a été prévu. Résultat: Plus de 14 taxes en pause fiscale prolongée. Et ce n’est pas fini : pour faire tourner la boutique locale, il faut recruter… 92 percepteurs communaux. 92 super-agents, formés, expérimentés, motivés. Bref, une denrée rare en stock limité. C’est en effet le paradoxe d’une réforme qui vise la décentralisation… sans les moyens de la mettre en œuvre. Avec des communes déjà à bout de souffle, en sous-effectif chronique et sans formation adaptée, on les accable avec un chantier aussi technique et stratégique que le recouvrement fiscal. Résultat : des caisses à remplir… mais personne au guichet ! Une vraie équation à trou, version administration. Au cœur de cette tragicomédie budgétaire, une bataille d’ego à ciel (et caisse) ouvert.
Devant les adhérents du Syndicat national démocratique des Finances (SND-CDT), Mohamed Daidaa n’y est pas allé par quatre chemins : « On assiste à un bras de fer entre le ministre de l’Intérieur Abdelouafi Laftit et le patron de la TGR Noureddine Bensouda.» Pas une passe d’armes feutrée, une véritable bataille à couteaux tirés. Une tension qui se répercute sur le terrain où les percepteurs sont pris en otage. À Hay Hassani, quatre perceptions TGR fusionnées en une seule… et des fonctionnaires laissés en plan, sans mission, sans boussole, parfois sans bureau.
Dans cette ambiance de cafouillage administratif, certains gouverneurs tentent de jouer la carte du pragmatisme : contacter les percepteurs de la TGR. À Casablanca, deux agents courageux ont accepté… Mais entre détachement provisoire, transfert administratif ou service commandé, leur statut est aussi flou que les instructions ministérielles. Le Syndicat national démocratique des Finances tire la sonnette d’alarme: on ne gère pas une réforme par circulaire surprise. Même si la ministre Nadia Fettah tente d’éteindre l’incendie en donnant des gages, Mohamed Daidaa n’est pas dupe. Ce n’est pas seulement une affaire de primes, mais de dignité professionnelle : on ne case pas un percepteur comme un meuble.
Dans l’espoir d’éviter une escalade aux conséquences fâcheuses , les syndicats temporisent mais préviennent : sans feuille de route claire, les sit-in vont fleurir plus vite qu’un rappel fiscal. Une mobilisation nationale n’est pas a e écarter. La réforme voulait moderniser, elle a surtout réussi à paralyser. Pour le moment, le seul impôt qu’on collecte… c’est celui de l’improvisation et du cafouillage.








