Très chère sardine : Les vraies raisons de la flambée

Poisson du peuple par excellence, la sardine a discrètement changé de catégorie. À l’approche du Ramadan, elle se fait rare et chère. En cause, une fièvre exportatrice qui vide les étals et interroge une fois de plus les priorités d’un modèle économique de plus en plus prédateur…

Laila Lamrani

A la veille du Ramadan, nouveau coup dur pour le pouvoir d’achat : la sardine a décidé de prendre le large. Sur les étals, elle se fait rare, capricieuse et surtout hors de prix. Résultat : le kilo flirte depuis quelques jours avec les 30 à 40 dirhams, laissant les consommateurs partagés entre stupeur, colère… et nostalgie d’un poisson populaire très prisé. 

Transformée en farine de poisson, faisant tourner à plein régime les usines de conserve, la sardine n’a jamais été aussi recherchée, ni introuvable, comme si ce pélagique avait soudain obtenu un visa pour la catégorie « produit premium ». D’aucuns invoquent le repos biologique, en vigueur jusqu’à la mi-février, pour expliquer l’envolée de son prix. Une explication commode, presque lyrique : le poisson se repose, le consommateur trinque . Sauf que la réalité relève moins de la durabilité que de la rapacité…

En effet, la vraie explication flotte ailleurs et elle est du genre à faire des vagues. Le 5 janvier 2026, devant les députés, la secrétaire d’État chargée de la Pêche maritime, Zakia Driouich, a annoncé sans rougir que le gouvernement envisageait de suspendre les exportations de sardines congelées pour une durée d’un an à compter du 1er février! Vous avez bien lu : on exporte maintenant la sardine aussi avec la bénédiction gouvernementale! Mais de qui se moque Mme Driouich ? Les prédateurs des mers n’ont-ils pas honte ? Ne sont-ils pas assez rassasiés pour convoiter également le petit pélagique et en faire un produit exportable hautement juteux ? Non contents de pomper les fonds marins et de vendre à prix d’or les poissons blancs, crustacés et autre poulpe, les voilà qui jettent maintenant leur dévolu sur la sardine, symbole de l’assiette abordable. La pitance du pauvre.

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Zakia Driouich, madame pêche au gouvernement. 

Comble de la voracité ! Le gouvernement Akhannouch était pourtant censé encourager la population à consommer la sardine, riche en protéines et alliée précieuse face aux viandes rouges toujours aussi onéreuses et voilà qu’au lieu de la rendre accessible, il a distribué des licences d’export comme des friandises ! Résultat : le poisson du peuple devient un produit de luxe expédié en classe affairisme vers les marchés étrangers ! Résultat : les Marocains se retrouvent privés de protéines essentielles… riches en frustration. Frustration des ménages démunis qui comptent sur la sardine comme substitut pour nourrir leurs enfants. Un grand bravo pour ce nouveau trophée de l’export ! Mais c’est quoi cette gouvernance ? À quoi rime cette prédation dans limites et qui bat tous les records au nom d’une logique d’extraversion économique aveugle qui priorise systématiquement les devises sur la sécurité alimentaire et les besoins domestiques? Cette dérive n’est d’ailleurs pas un cas isolé. Elle frappe aussi l’agriculture, dont une part croissante de la production prend le chemin de l’exportation.

Après les marchés européens traditionnels, ce sont depuis quelques années le Royaume-Uni, l’Afrique subsaharienne et les pays arabes qui sont servis en priorité. Les étals locaux, eux, se contentent des restes… quand il en reste. Avec des prix en surchauffe. Pour un pays qui se veut agricole et doté de deux façades maritimes totalisant 3 500 kilomètres, il y a de quoi se demander comment l’abondance se transforme en rareté organisée qui met le feu à la là panier de la ménagère. La question qui fâche se pose d’emblée : pourquoi le gouvernement reste-t-il spectateur ? Pourquoi aucune régulation sérieuse n’est mise en place pour garantir l’approvisionnement normal du marché national en denrées alimentaires du cru et maintenir des prix raisonnables pour le commun des citoyens ? 

Faut-il rappeler que la sécurité alimentaire commence par l’assiette locale, et non par les devises engrangées à l’export ? À vouloir exporter tout ce qui rapporte et privilégiera au passage des intérêts des lobbys au détriment des droits de la collectivité, on appauvrit le citoyen dont l’accès à la ressource de son propre pays devient optionnelle! Le basculement ces dernières années du Maroc vers la vie chère, alors qu’il cultivait jadis la réputation d’un pays abordable, n’est pas une simple dérive conjoncturelle. Inutile de chercher à noyer le poisson, c’est le signe que le modèle entier a perdu la boussole, la décence et le sens de l’intérêt général…

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