Bande-son interdite : À Toronto, une voix pour la Palestine fait démissionner la critique

La comédienne autochtone Elle-Máijá Tailfeathers.

La Toronto Film Critics Association traverse sa plus grave crise après avoir supprimé d’une vidéo de remerciement les mots d’Elle-Máijá Tailfeathers exprimant son soutien au peuple palestinien.

Laila Lamrani

Chaque année depuis 1997, la Toronto Film Critics Association remet ses prix avec la solennité feutrée des grandes messes culturelles. On y célèbre le cinéma canadien et international, on applaudit, on félicite, on se congratule — bref, tout ce qu’il faut pour rappeler que l’industrie du film sait encore produire des trophées, des discours… et parfois quelques silences bien choisis.

Lundi dernier, le prix du Meilleur long-métrage canadien est revenu à Blue Heron de Sophy Romvari. Dix-sept autres récompenses ont été distribuées avec une belle générosité critique : Paul Thomas Anderson a été sacré meilleur réalisateur pour One Battle After Another, tandis que Sirât d’Oliver Laxe a été distingué comme meilleur film international. Jusque-là, rien que de très normal dans le petit théâtre annuel de la cinéphilie distinguée. L’histoire aurait pu s’arrêter là, avec des applaudissements polis et quelques coupes de vin blanc tiède. Mais la réalité, cette invitée imprévisible que les cérémonies préfèrent souvent laisser au vestiaire. s’est invitée dans la salle.

La comédienne autochtone Elle-Máijá Tailfeathers, récompensée comme meilleure actrice dans un second rôle pour Sweet Angel Baby de Melanie Oates, a découvert que sa vidéo de remerciement avait été… disons, subtilement censurée. Comprendre : un passage a disparu comme par enchantement. Un détail technique, diront certains. Un détail qui, par hasard, concernait une phrase où l’actrice affirmait que son « cœur continue d’être avec le peuple de Palestine, qui vit actuellement un génocide ».

Cette censure dévoile une forme d’allergie persistante et virulente envers les Palestiniens et leur cause, un réflexe conditionné qui, dans les institutions culturelles comme ailleurs, déclenche une réaction immédiate dès que l’on évoque leur histoire, leurs droits ou leur humanité. Comme si, face à la simple mention de la Palestine, le corps social entrait en éruption : éternuements de condescendance, rougeurs d’indignation sélective, respiration sifflante de mauvaise foi. Une réaction allergique d’autant plus frappante qu’elle survient dans une cérémonie qui, par ailleurs, prend soin d’ouvrir ses événements par une reconnaissance des territoires autochtones. Curieuse coïncidence : dans certaines cérémonies, la censure est parfois aussi rapide que la liberté d’expression est lente.

La comédienne n’a guère goûté ce caviardage. Aussi a-t-elle décidé de rendre son prix, accompagnant son geste d’un courriel où elle dénonce la posture de « neutralité » de l’organisation, rappelant au passage une évidence qui dérange souvent les institutions : prétendre être apolitique est, en soi, un choix politique.

À partir de là, la machine s’est emballée. Au sein de la Toronto Film Critics Association, l’ambiance a rapidement viré du tapis rouge au règlement de comptes. Sur une quarantaine de membres, près de la moitié ont déjà claqué la porte. Parmi les démissionnaires figurent notamment Barry Hertz, Peter Knegt et Radheyan Simonpillai. Ce dernier résume l’affaire avec une ironie amère : difficile, explique-t-il, de rester dans une organisation capable d’ouvrir ses événements par une reconnaissance des territoires autochtones… tout en réduisant au silence l’unique discours d’acceptation prononcé par une artiste autochtone.

Devant la tempête, l’association a tenté l’exercice classique du communiqué apaisant. Elle dit regretter la décision de l’actrice, tout en expliquant que le discours avait été raccourci « afin de respecter le rythme et la durée de la cérémonie ». Un argument toujours pratique : le chronomètre est souvent le meilleur allié des coupes éditoriales embarrassantes, et le meilleur cache-sexe des allergies politiques inavouables.

La présidente, Johanna Schneller, a assumé la responsabilité de la décision avant de quitter son poste mercredi. Reste à savoir si ce sacrifice institutionnel suffira à éteindre la polémique.  Une question traverse l’esprit de nombreux observateurs : la Toronto Film Critics Association serait-elle une antenne sioniste déguisée en institution culturelle ? En tout cas, la censure infligée à une comédienne autochtone pour avoir simplement dit que son cœur vibre pour la Palestine laisse pour le moins songeur… 

A ce rythme, la Toronto Film Critics Association pourrait bien célébrer l’an prochain ses 50 ans d’existence… dans une ambiance digne d’un film expérimental : beaucoup de critiques, très peu de figurants, et une question qui plane au-dessus du générique : jusqu’où peut-on couper un discours avant de commencer à trucider la liberté d’expression elle-même, et jusqu’à quand les institutions culturelles continueront-elles de traiter la cause palestinienne comme un allergène qu’il faut tenir à distance, au risque de s’asphyxier elles-mêmes ?

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