Réformer le Booker Prize : Le plus prestigieux des prix littéraires peut-il devenir inclusif ?

Mouloud Benzadi, écrivain, lexicographe et chercheur – Royaume-Uni.

MOULOUD BENZADI *

Remporter un grand prix littéraire est le rêve de milliers d’écrivains. Pour certains, il apporte prestige et succès commercial. Pour d’autres, notamment les auteurs émergents issus de différents horizons linguistiques et culturels, il représente une reconnaissance précieuse et l’occasion de faire découvrir leur œuvre à un lectorat international.

Pourtant, accéder à un prix prestigieux comme le Booker reste hors de portée pour nombre de ces écrivains. Pour être éligibles, ils doivent généralement trouver une maison d’édition traditionnelle prête à publier leur manuscrit. Or, les nouveaux auteurs se heurtent souvent à de multiples refus de la part des éditeurs et des agents littéraires.

L’apparition de plateformes numériques comme Amazon Kindle Direct Publishing et Apple Books a cependant changé la donne. Grâce à l’autoédition, des auteurs autrefois exclus des circuits traditionnels peuvent désormais publier leurs livres et atteindre des lecteurs dans le monde entier. Avec l’évolution du monde de l’édition, une question se pose : pourquoi des prix prestigieux comme le Booker ne s’ouvrent-ils pas à davantage d’auteurs et de modes de publication ?

Le droit de tous les auteurs à participer

Aujourd’hui, les auteurs et leurs agents ne peuvent pas soumettre directement une candidature au prix Booker. Les ouvrages doivent être présentés par les maisons d’édition. Les éditeurs jouent ainsi un rôle déterminant, puisqu’ils décident quels auteurs seront proposés au jury et lesquels ne le seront pas. Avec des ressources limitées, les éditeurs privilégient souvent les auteurs déjà établis et les livres ayant un fort potentiel commercial. Résultat : de nombreux nouveaux auteurs n’ont jamais l’occasion d’être lus par le jury. Une question se pose alors : le concours est-il vraiment ouvert aux écrivains émergents ? Pour mieux comprendre le problème, imaginons un concours national de dissertation auquel seule une petite sélection d’établissements scolaires est autorisée à participer. Le texte gagnant sera sans doute excellent, mais est-il forcément le meilleur du pays ? Plus probablement, il s’agira du meilleur parmi ceux qui ont eu la possibilité de concourir. La véritable question est donc de savoir si le système actuel offre à tous les écrivains une chance réelle et équitable d’être découverts et reconnus.

Les éditeurs ont-ils les mêmes chances ?

Cette question ne concerne pas seulement les auteurs, mais aussi les éditeurs. Aujourd’hui, le système de soumission du Booker Prize détermine le nombre de titres qu’un éditeur peut présenter selon ses résultats au cours des cinq dernières années. Ceux qui n’ont jamais eu de livre présélectionné peuvent soumettre un titre ; ceux présélectionnés une ou deux fois, deux titres ; ceux qui l’ont été trois fois ou plus, trois titres. Tous les éditeurs bénéficient-ils vraiment des mêmes chances ? Les maisons déjà reconnues par le Booker disposent d’un avantage que n’ont pas les éditeurs plus petits. Un éditeur peut ainsi publier plusieurs romans remarquables la même année tout en n’étant autorisé à n’en présenter qu’un seul.

Les auteurs en subissent aussi les conséquences. Avec un nombre limité de candidatures, les éditeurs sont naturellement tentés de privilégier les écrivains déjà connus ou les ouvrages jugés plus sûrs commercialement — chaque sélection augmentant leurs chances de succès et leurs futures possibilités de soumission. Mais ce système peut aussi fermer la porte à de nouveaux talents. Certains auteurs prometteurs risquent de passer inaperçus, non par manque de qualité, mais parce que leur éditeur dispose de moins d’opportunités de présentation. Résultat : des romans de grande qualité pourraient ne jamais être examinés par le jury. Pourquoi les éditeurs ayant déjà connu le succès au Booker devraient-ils disposer de plus d’opportunités que les autres ? Ne serait-il pas plus juste d’offrir à chaque maison d’édition les mêmes chances d’être évaluée ? Si l’objectif du Booker Prize est de récompenser le meilleur roman de l’année, un système qui permet à certains éditeurs de présenter plus de livres que d’autres mérite d’être repensé.

Le Booker Prize récompense-t-il vraiment le meilleur roman ?

Un prix littéraire se veut avant tout une compétition ouverte aux meilleurs livres. Pourtant, le Booker Prize n’examine chaque année qu’un peu plus d’une centaine de candidatures, alors que des milliers de romans sont publiés durant la même période. Une question se pose donc : un livre peut-il vraiment être considéré comme le meilleur de l’année si seule une petite partie des ouvrages publiés est prise en compte ?

Prenons l’exemple des Jeux olympiques. Si seuls les athlètes de quelques pays étaient autorisés à participer tandis que des milliers d’autres en étaient exclus, considérerions-nous vraiment les vainqueurs comme les meilleurs au monde ? La même réflexion peut s’appliquer aux prix littéraires. Le jury du Booker Prize n’évalue qu’une partie des livres parus dans l’année. D’autres romans, tout aussi remarquables, échappent à cette sélection et ne seront jamais examinés. Une question s’impose alors : le prix distingue-t-il vraiment le meilleur roman de l’année, ou seulement le meilleur de ceux qu’il a pu lire ?

Des voix du monde encore peu entendues

Bien que l’anglais ne soit pas ma langue maternelle, j’ai toujours voulu écrire pour un public international. Comme beaucoup d’auteurs venus d’autres horizons linguistiques et culturels, j’ai tenté ma chance dans le circuit traditionnel de l’édition, dans l’espoir de trouver un agent littéraire et de partager mon livre anglais avec des lecteurs du monde entier.

L’expérience a été décourageante. J’ai contacté de nombreux agents littéraires, mais la plupart ne m’ont jamais répondu. Ceux qui l’ont fait ont refusé ma proposition. Ce n’est pas un reproche envers les agents ou les éditeurs, qui reçoivent sans doute beaucoup de manuscrits. Mais cela montre à quel point il peut être difficile pour de nouveaux auteurs de se faire une place. Sans notoriété ni réseau, leur œuvre passe souvent inaperçu. Pour beaucoup d’auteurs émergents, l’autoédition est devenue un moyen d’atteindre des lecteurs sans dépendre des circuits traditionnels. Pourtant, alors que le monde de l’édition a profondément changé, les prix littéraires, eux, ont peu évolué. Un auteur peut ainsi écrire un livre de qualité sans jamais avoir la possibilité d’y participer.

Une question essentielle se pose alors : l’excellence d’un livre doit-elle se mesurer à sa qualité, ou à la façon dont il a été publié ? Assouplir les règles de soumission et ouvrir le concours aux auteurs autoédités soulève une inquiétude légitime : les candidatures pourraient augmenter fortement, alourdissant la tâche des jurés.

Pourquoi le prix Booker devrait intégrer la technologie

Mais une solution existe : la technologie. L’intelligence artificielle effectuerait un premier tri et repérerait les ouvrages méritant un examen approfondi. Cela permettrait d’étudier davantage de livres et donnerait aux auteurs autoédités — notamment ceux venus de pays ou de milieux souvent ignorés par l’édition traditionnelle — une meilleure chance d’être entendus. Leurs œuvres seraient jugées sur leur seule qualité littéraire, et non sur le choix d’un éditeur traditionnel. Le Booker n’y perdrait rien de son prestige ; il gagnerait au contraire en crédibilité et en équité, en offrant à davantage d’écrivains — y compris ceux issus de milieux marginalisés — des chances égales d’être reconnus. La vraie question n’est plus de savoir si l’édition change : elle a déjà changé. Il s’agit de savoir si des prix aussi prestigieux que le Booker sont prêts à s’adapter, pour donner à chaque œuvre remarquable une vraie chance d’être découverte. Le Booker Prize a marqué le monde littéraire pendant des décennies, et sa réputation est bien établie. Mais l’édition a changé, et les concours littéraires doivent, par conséquent, évoluer eux aussi. Ouvrir ces concours à tous les écrivains, y compris les auteurs autoédités, rendrait la compétition véritablement juste et inclusive. Ses résultats gagneraient aussi en crédibilité, car il est difficile de prétendre qu’un livre est le meilleur de l’année s’il n’a été choisi que parmi une centaine d’ouvrages, quand des milliers paraissent chaque année.

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