Cette photo, prise sur le vif mercredi 30 septembre au siège du PAM à Rabat en marge des consultations en vue de la formation d’une nouvelle majorité, vaut à elle seule un roman politique — un vrai, avec calculs, rancunes et sourires d’enterrement. D’un côté, Rachid Talbi Alami, dirigeant du RNI et président sortant de la première Chambre. De l’autre, Fouzi Lekjaa, désormais figure incontournable du PAM, parti arrivé en tête des législatives du 23 septembre.
Deux hommes assis côte à côte. Entre eux, quelques kilomètres politiques, et sans doute un océan d’arrière-pensées. Dans l’attitude de Talbi Alami, on devine une gêne exquise, l’air d’un homme dans ses petits souliers, comme si le fauteuil voisin s’était transformé en brasier. Et pour cause… Tout le monde se souvient de l’audio viral du ténor du RNI, lors d’une réunion du bureau politique. Il y pestait contre ceux qui voulaient, selon lui, « la peau du RNI », et redoutait les manœuvres destinées à le reléguer au second plan. Avec une ironie dont il a le secret, il convoquait le football dans une allusion claire à Fouzi Lekjaa qui venait de quitter son statut de ministre technocratique du Budget pour endosser le costume politique du PAM : puisqu’on va chercher Hakimi au PSG et Bounou à l’étranger, pourquoi ne pas importer aussi des politiciens ? La politique marocaine allait-elle devenir un mercato ?
Le plus succulent restait l’article 47 de la Constitution, coupable, à l’en croire, d’avoir transformé la compétition politique en championnat : qui arrive premier, qui gagne, qui décroche la première place et partant la chefferie de l’exécutif. Et Talbi Alami d’en remettre une couche : peut-être valait-il mieux, finalement, que le RNI finisse deuxième. Une deuxième place, c’est bon pour négocier, poser ses conditions, verrouiller quelques portefeuilles. Le message était limpide : pas question, par exemple, de laisser le ministère des Finances changer de mains. « Il ne l’aura pas », jurait-il, avant de rappeler que ce ministère avait déjà sa « locataire », «Lalla Nadia » [Fettah Alaoui, ministre de l’Économie et des Finances sortante]. Patatras. Le RNI n’est pas arrivé premier. Le PAM a pris la tête, et le parti de Talbi Alami a dû se contenter de la deuxième marche en perdant dans la course presque la moitié de ses députés. L’article 47, cette fois, n’a pas fait rire tout le monde de la même manière.
Et voilà Fouzi Lekjaa assis à côté de Rachid Talbi Alami, venu discuter avec la cheffe de gouvernement PAM de la future majorité. La photo prend soudain des airs de revanche silencieuse. Celui qui redoutait qu’on vienne lui disputer la première place se retrouve à négocier avec celle qui vient précisément de la lui ravir avec le soutien actif du premier . Quant au ministère des Finances toujours convoité par le Rassemblement, il y a fort à parier qu’il tombera dans le quota du parti-locomotive… Une chose est sûre : en politique comme au football, il vaut mieux éviter de célébrer trop tôt son maintien en première division. Car le classement change vite, surtout quand on a un Lekjaa dans le collectif. Reste une dernière question, évidemment beaucoup moins innocente : Talbi Alami a-t-il accompagné le chef du RNI pour négocier les portefeuilles du RNI… ou pour plaider, discrètement, sa propre cause auprès du vainqueur de la course ?








