Penalty, polémique… et hashtags : Les prolongations judiciaires et commerciales de la CAN

Des supporters sénégalais déchaînés après le penalty accordé aux Lions de l’Atlas.

La finale de la Coupe d’Afrique des nations 2025 se prolonge décidément bien au-delà du terrain : tribunaux, réseaux sociaux et appels au boycott. À croire que le ballon n’était qu’un prétexte et que la maturité collective, côté sénégalais, est restée aux vestiaires. Décryptage. 

Jamil Manar

« Le Maroc brandit son trophée. » À la une du 20 février, WalfQuotidien sonnait moins comme un constat que comme un reproche à peine voilé. Au lendemain de la condamnation de 18 supporters sénégalais pour hooliganisme par le tribunal de première instance de Rabat, une partie de la presse dakaroise a crié à «l’injustice ».

Les peines oscillant entre trois mois et un an de prison assorties d’amendes ont été présentées  comme excessives. « Les juges marocains ont la main lourde », a renchéri Le Quotidien, passant sous silence que le parquet avait requis jusqu’à deux ans ferme L’avocat des prévenus, Patrick Kabou, a parlé de décisions « terribles », allant jusqu’à décrire ses clients comme des « otages ». Tant qu’à réécrire le scénario, pourquoi ne pas les ériger en martyrs du football tam tam ? Interpellés après des violences et des dégradations bien établies, ils deviendraient presque victimes d’un excès d’État de droit.

Revenons aux faits en rappelant le contexte. La finale de la Coupe d’Afrique des nations, disputée le 18 janvier au Stade Moulay-Abdellah de Rabat, entre le Sénégal et le Maroc, n’a pas seulement été tendue : elle a été profondément perturbée. Dans le temps additionnel, un penalty est accordé aux Lions de l’Atlas après recours à la VAR. La réaction est scandaleuse : le sélectionneur sénégalais ordonne à ses joueurs de quitter la pelouse en guise de protestation. Un geste contraire à l’esprit sportif, qui a plongé la rencontre dans la confusion et jeté une ombre sur son issue.

Beaucoup au Maroc ont eu le sentiment que la victoire leur a échappé  dans un climat brouillé, que le trophée se décidait moins dans la sérénité du jeu que dans la pression, la mauvaise foi et la contestation de mauvais aloi. Côté marocain, le sentiment reste vif : celui d’une victoire arrachée dans la confusion, presque volée dans son éclat par la contestation et les débordements. Si le tableau d’affichage indiquait 1-0, l’image laissée par cette finale demeure celle d’un match fracturé par l’adversaire sénégalais. À écouter les indignations du côté sénégalais, il aurait peut-être fallu remercier les fauteurs de troubles pour leur ardeur patriotique, leur offrir croissants et thé à la menthe, et classer l’affaire au nom de la fraternité footballistique et la fraternité tout court. Or un tribunal n’est ni une tribune ni une maison d’hôte. Il applique la loi. Et celle-ci, qu’on l’approuve ou non, ne prévoit aucune indulgence particulière pour le hooliganisme sous quelque prétexte que ce soit.
Et il faut le dire clairement : avant de dénoncer aujourd’hui la sévérité d’un tribunal, le Sénégal gagnerait peut-être à faire profil bas. On ne peut pas, d’un côté, arracher une victoire dans une atmosphère aussi électrique et trouble  où le fair-play n’était  pas de la partie et, de l’autre, s’indigner que des débordements aient des conséquences judiciaires.

Faut-il rappeler que les 18 supporters, membres des groupes « 12e Gaindé » et « ASC Lébougui », ont été arrêtés dans la foulée des incidents ? sièges arrachés, tensions, violences. Des faits qui relèvent moins de la passion sportive que du trouble à l’ordre public. Pourtant, pour certains commentateurs sénégalais , le scandale ne serait ni le chaos dans les gradins, ni la sortie théâtrale du banc, mais le fait que la justice ait osé… juger.

Et comme si ces prolongations judiciaires ne suffisaient pas, voici les prolongations économiques. Depuis Dakar, une campagne numérique appelle désormais au boycott des entreprises marocaines implantées au Sénégal. Banques, BTP, assurances, transport aérien, industrie pharmaceutique : tout est sommé de passer à la caisse de la frustration. 

Transformer un penalty contesté en croisade commerciale : l’idée a le mérite de l’originalité. Mais les économies ne se gèrent pas à coups de hashtags. Les investissements, les emplois et les partenariats structurants ne sont pas des ballons que l’on expédie en tribune sous le coup de la colère.

La réalité, plus prosaïque, est que les économies marocaine et sénégalaise sont étroitement imbriquées. Les banques, les infrastructures, les partenariats industriels ne se débranchent pas d’un clic rageur sur un hashtag. Un « boycott généralisé » ferait sans doute plus de bruit sur X que de dégâts réels et pourrait surtout fragiliser ceux-là mêmes qu’il prétend défendre. Malgré sa popularité, le football reste un jeu. Les relations entre États, elles, méritent mieux que des réactions infantiles…

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