De la rareté à l’excès  : Quand l’eau déborde, ce n’est pas qu’elle est trop abondante

Les inondations récentes ne résultent pas d’une “surabondance permanente” de pluie, mais d’épisodes concentrés dans le temps.

Le Maroc connaît aujourd’hui une variabilité hydrique extrême : d’une part, des épisodes prolongés de sécheresse fragilisant les sols et les cultures ; d’autre part, des précipitations concentrées et intenses entraînant inondations et dommages matériels. Cette évolution n’est pas contradictoire avec les analyses antérieures sur la souveraineté hydrique : elle en constitue une continuité, illustrant l’importance de penser l’eau comme un enjeu stratégique national et d’anticiper les impacts des extrêmes climatiques sur le territoire et la société.

Pr. H. CHERKAOUI *

hassania cherkaoui

I – La continuité d’un diagnostic : l’instabilité hydrique

Dans un précédent article, j’analysais la crise hydrique que traverse le Maroc et la nécessité de penser l’eau comme un enjeu stratégique national et j’expliquais pourquoi le Maroc devait penser l’eau comme un enjeu stratégique, et même la pluie comme un levier de souveraineté.

L’ensemencement des nuages, les drones et les ballons stratosphériques n’étaient pas des gadgets : ils représentaient des outils pour mieux gérer les ressources hydriques nationales. Certains pourraient aujourd’hui s’étonner : hier nous alertions sur le manque de pluie ; aujourd’hui nous déplorons ses excès. Il n’y a pourtant aucune contradiction. La problématique n’est pas tant la quantité totale de pluie, mais l’irrégularité croissante de sa répartition. Le Maroc ne souffre plus seulement d’un déficit hydrique, il subit une instabilité hydrique.

II – Comprendre les inondations: mécanismes physiques et territoriaux

Les inondations récentes ne résultent pas d’une “surabondance permanente” de pluie, mais d’épisodes concentrés dans le temps.

Plusieurs facteurs se combinent:

Des sols fragilisés par la sécheresse prolongée : lorsque la terre reste sèche longtemps, elle perd sa capacité d’absorption. L’eau ruisselle au lieu de s’infiltrer dans les sols fragilisés par la sécheresse.

Une urbanisation et bétonisation: Les surfaces bétonnées réduisent les zones naturelles d’infiltration de l’eau. Un climat méditerranéen instable: Une Méditerranée plus chaude favorise une évaporation accrue et donc des épisodes pluvieux plus intenses dans le bassin méditerranéen.

Salinisation des terres côtières : la montée du niveau de la mer et l’intrusion saline dans certaines nappes littorales fragilisent les sols agricoles. Ce phénomène n’est pas lié aux pluies, mais il réduit leur capacité à absorber les chocs hydriques. Il s’agit d’un phénomène naturel aggravé par le changement climatique : sous l’effet du réchauffement global, le niveau des océans augmente (fonte des glaces + dilatation thermique). Dans les zones côtières, l’eau douce souterraine, naturellement en équilibre avec l’eau de mer, est déstabilisée par la montée du niveau marin ou par un pompage excessif, ce qui favorise l’intrusion d’eau salée vers l’intérieur des terres, contamine les nappes, entraîne l’accumulation de sel dans les sols, réduit la capacité des plantes à absorber l’eau, fait baisser les rendements agricoles et rend les terres plus vulnérables aux inondations et aux pluies intenses. Ainsi, les inondations ne contredisent pas la crise hydrique : elles en constituent une autre facette.

III – De la souveraineté climatique à la résilience climatique

Mon premier article défendait une conception de la souveraineté climatique fondée sur l’anticipation et la maîtrise technologique. Les événements récents en révèlent une dimension complémentaire : elle ne consiste pas seulement àagir sur l’atmosphère, mais à adapter le territoire aux extrêmes. Hier, l’enjeu était de stimuler les précipitations ; aujourd’hui, il est d’en maîtriser l’intensité. Il ne s’agit pas d’un revirement, mais d’une même exigence déclinée différemment : garantir durablement la sécurité hydrique nationale. L’eau, qu’elle se raréfie ou qu’elle déborde, s’impose désormais comme un enjeu stratégique majeur.

Dans cette perspective, la souveraineté climatique suppose de renforcer les infrastructures et la planification urbaine, de préserver les terres agricoles, d’assurer une gestion rigoureuse des nappes et des ressources, et d’anticiper systématiquement les épisodes extrêmes. Concrètement, la souveraineté climatique ne consiste pas à prétendre contrôler la pluie ; elle désigne la capacité d’un territoire à se préparer aux extrêmes, pluies intenses, inondations, sécheresses prolongées, en adaptant ses infrastructures, son agriculture et sa planification urbaine. Elle implique de moderniser les réseaux d’évacuation des eaux pluviales, de créer des bassins de rétention, de limiter l’urbanisation en zones inondables et de favoriser les surfaces perméables. Elle suppose également de protéger les terres agricoles contre l’érosion et la salinisation, de restaurer les haies et zones tampons et d’encourager des pratiques améliorant l’infiltration de l’eau dans les sols. Elle requiert en outre une gestion rigoureuse des nappes, fondée sur la régulation des prélèvements, la surveillance des intrusions salines en zones côtières et le soutien à la recharge naturelle ou artificielle des aquifères. Enfin, elle commande l’anticipation des épisodes extrêmes par le développement de systèmes d’alerte, l’adaptation des normes de construction et l’intégration des projections climatiques dans l’aménagement du territoire. La souveraineté climatique apparaît ainsi comme une stratégie d’adaptation systémique, et non comme une simple réponse ponctuelle aux catastrophes

 IV – La nappe phréatique à 60% : sortir enfin de la confusion

Beaucoup ont entendu : « La nappe est remplie à 60 %. ». Cette phrase semble technique. Elle est souvent mal interprétée. Le sol est un milieu poreux vivant. Il n’est ni un bloc compact ni une citerne vide. Il est constitué de particules (sable, limon, argile) séparées par des pores microscopiques. Ces pores peuvent contenir : de l’air, de l’eau, ou les deux.

On distingue deux grandes zones : 

La zone non saturée (zone va dose). C’est la partie supérieure du sol, entre la surface et la nappe. Les pores y contiennent encore de l’air. C’est cette zone qui absorbe les pluies. Mais cette absorption dépend de deux paramètres essentiels : la structure du sol, la vitesse d’arrivée de l’eau. Elle n’est jamais instantanée. La zone saturée (la nappe). En profondeur se trouve la nappe phréatique. Dans cette zone, tous les pores sont remplis d’eau. L’eau circule lentement, sous l’effet de la gravité et des différences de pression. Dire qu’elle est à 60 % signifie que le niveau d’eau souterraine est relativement élevé par rapport à son niveau maximal historique. Mais cela ne signifie pas que la surface peut absorber brutalement un épisode intense. La recharge d’une nappe est un processus lent. L’inondation est un phénomène rapide. Confondre les deux, c’est confondre dynamique lente et événement instantané. Même si la nappe n’est pas pleine, la surface peut devenir temporairement saturée. À ce moment : l’eau ne descend plus, elle ruisselle, elle s’accumule, elle déborde. La nappe ne fonctionne pas comme une bouche ouverte vers le bas. Elle est le résultat d’un équilibre progressif. Un sol qui a subi de longues périodes sèches, perd de sa structure biologique. Voit sa porosité diminuer, peut se compacter. Sa capacité d’infiltration baisse. 

Lorsque la pluie revient brutalement, le sol absorbe moins vite qu’avant. Ainsi, paradoxalement, la sécheresse peut augmenter le risque de ruissellement. Sécheresse et inondation ne s’opposent pas. Elles peuvent se succéder dans un même système instable. La souveraineté hydrique ne se réduit ni à rechercher davantage de précipitations ni à surveiller le taux de remplissage des barrages. 

Elle suppose une transformation plus profonde : restaurer la capacité d’infiltration des sols, contenir l’artificialisation des terres, adapter les infrastructures aux nouvelles intensités pluviométriques et penser le territoire comme un système intégré. Autrement dit, il s’agit de rétablir, à l’échelle nationale, les équilibres du cycle de l’eau. Restaurer l’infiltration implique de lutter contre le compactage des sols, de promouvoir des pratiques agroécologiques et de préserver forêts et zones humides, car un sol vivant agit comme une éponge, absorbant l’eau lors des épisodes intenses pour la restituer progressivement. Limiter l’artificialisation est tout aussi crucial : chaque surface imperméabilisée accroît le ruissellement et amplifie le risque d’inondation. Adapter les infrastructures requiert de réviser les normes hydrauliques afin de tenir compte de pluies extrêmes désormais plus fréquentes. Enfin, penser le territoire dans sa globalité conduit à gérer les bassins versants de manière cohérente, en articulant urbanisme, agriculture, gestion de l’eau et protection des écosystèmes. Un pays qui maîtrise ainsi son cycle de l’eau ne subit pas seulement les aléas climatiques : il construit sa résilience et préserve durablement son avenir.

* Auteure de Droit aérien et spatial (Éd. 2022, 2 éd à paraître)

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