Par Pr. Dr. H. Cherkaoui *

I La pluie perdue : comprendre la crise et ses enjeux
Le Maroc traverse aujourd’hui l’une des pires crises hydriques de son histoire. Les pluies, autrefois régulières, deviennent rares et imprévisibles. Les sols s’assèchent, les forêts régressent, les campagnes s’appauvrissent. On évoque le réchauffement climatique mondial, mais une question plus fondamentale demeure absente du débat : celle de la souveraineté sur l’atmosphère. Depuis la fin des années 1940, de nombreuses puissances ont développé des techniques d’ensemencement des nuages, consistant à introduire dans les masses nuageuses des particules d’iodure d’argent ou de sels hygroscopiques afin de stimuler la condensation.
Ce n’est ni une fiction ni une théorie conspirationniste : plus de trente pays y recourent aujourd’hui pour réduire les sécheresses, soutenir l’agriculture ou limiter la pollution atmosphérique. Le Maroc, lui, avait été pionnier. Le programme Al-Ghait, lancé dans les années 1980 avec l’appui de scientifiques russes, avait donné des résultats prometteurs avant d’être abandonné, sans évaluation stratégique nationale. Ce recul n’était pas technique : il était politique. Nous avons cessé de voir la pluie comme un levier de souveraineté pour la percevoir comme un simple aléa climatique.
II De la souveraineté aérienne à la souveraineté climatique
Le Maroc dispose aujourd’hui de satellites d’observation modernes, précieux pour la cartographie, la surveillance agricole et la gestion du territoire. Mais observer ne suffit pas Un satellite regarde : il n’agit pas sur l’atmosphère. Et surtout, l’analyse de ses images repose encore largement sur des compétences étrangères, révélant une dépendance stratégique que peu osent nommer.
Pour intervenir directement sur les masses nuageuses, il faut recourir à d’autres moyens : drones météorologiques, ballons stratosphériques, capsules d’ensemencement autonomes et réseaux de capteurs capables d’identifier en temps réel les conditions propices aux précipitations. Ces technologies, autrefois hors de portée, sont désormais maîtrisées par plusieurs pays africains et asiatiques.
Le Maroc pourrait, en mobilisant ses compétences aéronautiques, militaires et universitaires, créer une Agence nationale d’intervention climatique, chargée de développer et d’opérer ses propres moyens atmosphériques : drones, ballons, plateformes d’ensemencement et réseaux de capteurs.
Il s’agirait d’un acte de souveraineté: le droit à l’eau commence par le droit à la pluie. Un tel organisme ne serait pas une simple innovation administrative : ce serait un acte de souveraineté majeur. Car le Maroc, comme tout État, n’est pas seulement souverain sur son sol, il dispose d’une souveraineté pleine et entière sur l’espace aérien qui surplombe son territoire, du sol jusqu’à la limite verticale reconnue par le droit international aérien.
Cette souveraineté, qui s’étend jusqu’à 12 milles nautiques au-dessus du territoire, est un pouvoir juridique réel et concret. Intervenir dans son propre ciel, observer, mesurer, moduler, protéger, n’est donc ni une intrusion ni une aventure : c’est l’exercice normal d’un droit souverain fondamental, rappelé dans les principes du droit aérien et spatial, que j’ai détaillés dans mon ouvrage sur le Droit aérien et spatial. Ainsi, le droit à l’eau commence par le droit à la pluie, et ce droit s’ancre d’abord dans la maîtrise de notre espace aérien national. »
III Un défi juridique et stratégique émergent
Modifier l’atmosphère soulève des questions fondamentales :
• Qui est responsable des effets d’une intervention climatique ?
• Que se passe-t-il lorsqu’un nuage ensemencé traverse la frontière d’un État voisin ?
• Peut-on parler d’appropriation des masses nuageuses ?
Ces enjeux seront au cœur du droit international dans les prochaines décennies. Le Maroc, riche de sa double tradition juridique et scientifique, ne doit pas les subir : il doit y contribuer.
Conclusion : Repenser la pluie, c’est repenser la souveraineté. Pendant longtemps, le Maroc a géré l’eau comme une ressource terrestre ; désormais, c’est dans le ciel que se joue sa sécurité hydrique. Les satellites continueront d’offrir une vision globale du territoire, mais leur fonction demeure celle d’un témoin : ils observent, ils renseignent, mais ils ne transforment pas. Les drones, eux, permettent une capacité d’action immédiate, au plus près de la dynamique atmosphérique. Dans un contexte où le traitement avancé des données satellitaires repose encore sur des expertises internationales, l’essor d’une filière nationale du drone constitue une voie réaliste vers une souveraineté technologique et climatique. Faire de la pluie un patrimoine stratégique, c’est choisir d’élargir le périmètre de l’action publique : de la terre au ciel, de la gestion à l’anticipation, de l’observation à l’intervention. La souveraineté climatique n’est plus un horizon : c’est la nouvelle architecture de notre avenir hydrique.
* Auteure de Droit aérien et spatial (Éd. 2022, 2ᵉ éd à paraître)








