La formation d’un nouveau gouvernement est toujours un moment d’effervescence politique. Les téléphones chauffent, les consultations s’enchaînent, les états-majors peaufinnent leurs listes et les prétendants consultent leur portable avec une attention inhabituelle. On ne sait jamais : un appel peut bouleverser une trajectoire, voire une vie. Mais par-delà les tractations, les équilibres partisans, les savants calculs de portefeuilles, une seule question mérite vraiment d’être posée : qu’attend-on, au fond, d’un ministre ? La réponse s’impose d’elle-même : qu’il soit compétent, expérimenté, intègre et capable de comprendre le pays qu’il est appelé à servir. Autrement dit, le prochain gouvernement n’a pas besoin d’un casting de convenance avec des nouveaux visages. Il a besoin d’une équipe de travail. Là réside le Véritable changement attendu par tous.
A la première femme à prendre les rênes de l’exécutif de transformer l’exploit symbolique en nouvelle méthode de gouvernance. Pour cela, il faudrait peut-être cesser de confondre diplôme et compétence, titre et expérience, copinage politique et aptitude à gouverner. Un beau curriculum vitæ ne suffit pas à faire un bon ministre. Pas plus qu’une proximité avec le chef de parti ne garantit la maîtrise d’un secteur aussi complexe que l’éducation nationale, la santé, l’emploi, l’agriculture, l’industrie ou les finances publiques.
Le pays a besoin de ministres qui connaissent le Maroc dans toute sa complexité autrement que depuis les salles de réunion aseptisées. Des ministres qui ne confondent pas dynamisme et agitation, qui savent ce que coûte un panier de courses, ce qu’endurent des milliers de familles sans revenus décents, ce que signifie attendre un rendez-vous pour se faire soigner dans un hôpital public, ce que vit un jeune diplômé sans emploi, ce que représente pour une famille rurale l’absence de transport, d’eau ou de soins de proximité. Des ministres capables de regarder le pays depuis Rabat, certes, mais aussi depuis Midelt, Tata, Erfoud, Safi, El Hajeb, Berkane ou les quartiers populaires des grandes et villes moyennes. Il ne s’agit évidemment pas d’opposer les diplômés aux gens de terrain. Le Maroc a besoin de compétences hautement qualifiées. Mais le diplôme n’est qu’un outil, pas une preuve de compétence ou un passeport pour l’apesanteur. Car le principal risque qui guette une équipe gouvernementale n’est pas d’être composée de technocrates ou de politiques. C’est d’avoir en son sein des responsables hors sol, coupés de la réalité quotidienne de ceux au nom desquels les politiques publiques sont conçues. On peut connaître par cœur les indicateurs du chômage et n’avoir jamais parlé à un jeune qui cherche désespérément son premier emploi. On peut maîtriser les statistiques de l’éducation et ignorer ce que signifie, pour une famille, envoyer trois enfants dans une école où les conditions d’apprentissage ne sont pas réunies. On peut disserter doctement sur la crise du logement sans jamais avoir connu le calvaire de survivre à 5 ou 6 dans un 50 m2 sans clim ni chauffage, ou philosopher sur le pouvoir d’achat tout en ignorant le prix du kilo de courgettes.
En fait, Le Maroc ne doit plus être gouverné à coups de PowerPoint aux courbes mirifiques. D’où la nécessité absolue de profiter de cette nouvelle séquence politique pour remettre une exigence oubliée au centre du jeu : la compétence avant le copinage, l’expérience avant le talent pour le verbiage, la probité avant les réseaux. Dans cette configuration, l’obligation de résultat doit être la règle d’or de toute action ministérielle.
Mais il y a un autre problème, plus profond, qui mérite d’être posé : au Maroc, on nomme souvent des ministres sans que les citoyens sachent précisément ce qu’on attend d’eux. Ils arrivent avec leur titre, leur portefeuille et leur cortège de grandes déclarations. Mais quels sont exactement les chantiers qu’ils doivent mener à bien ? Quels objectifs leur ont été assignés ? Dans quels délais? Avec quels moyens ? Quels résultats devront-ils présenter au bout d’un an, de deux ans ou au terme de leur mandat ? Trop souvent, ces questions sont escamotées.
L’efficacité d’un ministre ne se mesure pas au nombre de conférences de presse animées, de cérémonies inaugurales organisées, de séminaires ou de publications sur les réseaux sociaux.
Puis vient la fin du mandat. Le ministre s’en va, parfois avec les honneurs et une confortable retraite et pour certains avec une autre responsabilité. Sans que l’on sache ce qu’il a réellement accompli ? Quels dossiers a-t-il mené à terme ? Lesquels sont restés en jachère? Pourquoi ? Faute de moyens ? De budget ? De coordination ? En raison d’un blocage administratif ou réglementaire ? Parce que les objectifs étaient irréalistes dès le départ ? Ou tout simplement parce que le chantier n’a pas été correctement engagé ? Sans objectifs clairement affichés au départ, impossible de répondre sérieusement à ces questions à l’arrivée. On ne peut pas demander des comptes à un ministre sur des objectifs que son gouvernement n’a jamais portés à la connaissance des Marocains! C’est précisément à ce niveau-là qu’une politique de rupture est nécessaire avec le traditionnel programme gouvernemental, souvent généreux en grandes orientations et en formules consensuelles. « Renforcer », « accélérer », « améliorer », « promouvoir », « développer » : le langage politicien sait conjuguer le futur à tous les temps. Il reste à conjuguer les promesses avec des échéances propres au mandat gouvernemental, et non repoussées au-delà. Les Marocains méritent mieux que des verbes vagues à l’infinitif.
À chaque ministre devraient correspondre des objectifs précis, mesurables et datés. Combien de temps faut-il pour rendre performante l’école publique ? Quel délai pour agir à la baisse sur les produits alimentaires essentiels ? Combien de centres de santé, et avec quel personnel soignant ? Combien d’emplois créés ? Combien de centres de formation lancés dans le monde rural? Quel taux d’amélioration de tel service public ? Quelle réforme doit être achevée dans l’année ? Bref, il faut passer du « nous allons » au « voici ce que nous avons fait ». Pourquoi ne pas publier, dès l’entrée en fonction, la feuille de route de chaque ministère ? Pourquoi ne pas présenter aux Marocains les principaux chantiers que chaque ministre s’engage à conduire et à boucler? Puis, douze mois plus tard, revenir devant le Parlement et l’opinion avec un tableau de bord limpide : objectifs fixés, objectifs réalisés, objectifs en retard, raisons des retards et moyens nécessaires pour les rattraper.
Et si un objectif n’est pas atteint, pas question de chercher systématiquement un bouc émissaire. Il faudra expliquer sans fourvoyer. Budget insuffisant ? Blocage administratif ? Problème réglementaire ? Résistance institutionnelle ? Mauvaise évaluation initiale ? Dysfonctionnement dans les marchés publics ? Défaut de coordination ? Ou simplement mauvais choix ? L’échec expliqué vaut toujours mieux que la réussite annoncée sur le papier. Cette méthode aurait aussi le mérite de sortir le gouvernement du bavardage médiatique et de la stratégie du micro et de la photo.
Et puis, l’efficacité d’un ministre ne se mesure pas au nombre de conférences de presse animées, de cérémonies inaugurales organisées, de séminaires ou de publications sur les réseaux sociaux, mais à ce qu’il laisse derrière lui en termes de réalisations concrètes. Le citoyen n’a que faire de ministres qui parlent à longueur de journée pour brasser du vent. Il attend des ministres qui travaillent, décident et obtiennent des résultats.
La nouvelle majorité dispose donc d’une occasion de faire de la formation du gouvernement autre chose qu’un simple partage de portefeuilles entre formations politiques. Elle peut en faire un contrat de performance avec les Marocains. Chaque parti qui entre au gouvernement devrait présenter ses candidats non seulement par leur appartenance politique, mais par leur parcours, leur expérience, leur domaine de compétence et les objectifs qu’ils s’engagent à réaliser.
Et surtout, il faudrait savoir qu’un mandat ministériel n’est pas une parenthèse administrative ou un privilège mais une grave responsabilité assortie d’une feuille de route et d’une obligation de résultat. Car après les élections, les slogans doivent céder la place au travail. Et après les nominations, les titres doivent céder la place aux résultats.
Le nouveau gouvernement sera forcément observé à l’aune de ses promesses. Mais il le sera surtout à l’aune de la vie réelle des Marocains. On ne devrait plus pouvoir entrer au gouvernement avec un CV et en sortir avec un bilan presque inexistant ou peu satisfaisant. Le Maroc n’a pas besoin d’un gouvernement qui donne bonne impression sur le papier. Il a besoin d’un gouvernement qui donne des résultats sur le terrain. En somme, le meilleur diplôme d’un ministre est : faire le job !








