Il fallait bien un champion. À défaut de battre des records agricoles, le Maroc s’impose désormais dans une discipline d’avenir : le lancer de nourriture à grande échelle. Chaque année, des millions de tonnes d’aliments prennent la direction la plus stable du pays : la poubelle. Une filière solide, régulière, et surtout très bien alimentée. Face à l’ampleur du gâchis, le Conseil économique, social et environnemental ( CESE) a tiré la sonnette d’alarme. Les chiffres ont en effet de quoi donner l’appétit… ou le couper. 4,2 millions de tonnes de nourriture jetées en 2022, soit 113 kg par habitant. Une performance en nette progression. Le Maroc ne se contente pas de gaspiller, il améliore ses scores d’année en année. Une dynamique qu’on aimerait voir ailleurs. Et comme toute réussite nationale, celle-ci repose sur une mobilisation collective. À la campagne, on perd jusqu’à 40 % des récoltes faute de stockage ou de logistique.
En ville, on achète trop, on conserve mal, et on jette vite. Bref, du champ à la poubelle, la chaîne fonctionne parfaitement. Mention spéciale au pain. Symbole sacré, quotidien, respecté… jusqu’à la porte de la cuisine. Près de 40 millions d’unités finissent chaque jour à la poubelle. Une tradition revisitée : après le pain quotidien, voici le pain jetable. Évidemment, tout cela a un coût. Près d’un milliard de dollars partis en miettes rien que pour les produits à base de blé. Mais qu’importe : au Maroc, on ne gaspille pas seulement la nourriture, on y ajoute généreusement l’eau — plus de 1,6 milliard de m³ mobilisés pour produire ce qui ne sera jamais consommé. Un effort hydraulique remarquable… pour nourrir les décharges. Et comme si cela ne suffisait pas, le tout s’accompagne d’un supplément gratuit : émissions de gaz à effet de serre incluses. Le gaspillage, ici, est économique, écologique et parfaitement transversal.
Évidemment, tout cela a un coût. Près d’un milliard de dollars partis en miettes rien que pour les produits à base de blé.
Les causes ? Elles sont connues, répétées, documentées. Infrastructures insuffisantes, logistique défaillante, habitudes de consommation généreusement excessives, et ce petit détail : des produits parfaitement consommables… recalés pour défaut de beauté. Au royaume du gaspillage, la tomate doit être photogénique avant d’être comestible.
Côté solutions, le CESE propose une stratégie nationale, une loi anti-gaspillage, un observatoire, des circuits courts… Bref, tout ce qu’il faut pour organiser ce qui, jusqu’ici, fonctionne très bien sans organisation.
Car il faut le reconnaître : malgré l’absence de cadre juridique, le système actuel est d’une efficacité redoutable. Les initiatives sont dispersées, les données floues, les responsabilités diluées… et la poubelle, elle, ne connaît aucune crise de gouvernance. Reste une question, presque indécente: comment un pays confronté à la sécheresse, à la hausse des prix agricoles et à une dépendance alimentaire croissante peut-il se permettre de jeter autant ? La réponse est simple : par habitude, par négligence… et par confort.
Au fond, le gaspillage alimentaire n’est pas seulement un problème de gestion. C’est un luxe. Un luxe discret, quotidien, presque banal. Celui de produire sans compter, d’acheter sans réfléchir… et de jeter sans conséquence apparente.
Jusqu’au jour où il n’y aura plus rien à jeter…








