La fierté et le devoir

Abdellah Chankou, directeur de la publication.

La CAN 2025 n’a pas seulement sacré un vainqueur sur le terrain. Elle a surtout consacré un pays. En réussissant, de l’avis unanime des observateurs, l’organisation de cette compétition continentale, le Maroc a envoyé un message clair et assumé : il est prêt pour 2030. Prêt sur le plan logistique, sécuritaire et organisationnel. Prêt aussi sur le plan humain, celui de l’accueil, de la gestion des foules et de l’image projetée au monde ( une réputation quelque peu ternie par le déchaînement de haine sur les réseaux sociaux après la défaite du Maroc face au Sénégal en finale de la CAN).

Car au-delà des performances sportives, le Royaume a livré une démonstration de maîtrise digne des plus grandes compétitions internationales. Des infrastructures aux dispositifs de sécurité, de la mobilité à l’hébergement, l’ensemble du dispositif a fonctionné avec une efficacité rarement prise en défaut. Mais réduire cette réussite à une simple question de stades ou d’équipements serait passer à côté de l’essentiel.

Cette CAN est avant tout le fruit d’une vision construite sur la durée. Une vision entamée il y a plus de trente ans, avec les accords du GATT signés à Marrakech en 1994, acte fondateur qui a installé le Maroc dans le cercle des pays capables d’accueillir et d’organiser de grands rendez-vous mondiaux. Depuis, le Royaume n’a cessé d’enchaîner les événements d’envergure : COP climatique, forums internationaux, congrès sectoriels, jusqu’aux assemblées annuelles du FMI et de la Banque mondiale en 2023 à Marrakech. À chaque fois, la même méthode : apprendre, ajuster, performer, monter en gamme. À cette expertise technique s’ajoute un ingrédient plus difficilement quantifiable mais tout aussi déterminant : une hospitalité profondément marocaine, spontanée et sincère, qui a marqué joueurs, supporters et délégations. Un capital immatériel devenu, au fil du temps, un véritable avantage comparatif.

Le grand défi serait de garantir à chaque Marocain, où qu’il vive, des conditions de vie dignes, des services publics performants et des perspectives d’avenir réelles.

La CAN 2025 apparaît ainsi pour ce qu’elle est réellement : un galop d’essai pleinement réussi avant l’échéance majeure du Mondial 2030, que le Maroc co-rganise avec l’Espagne et le Portugal. À ceux qui doutaient encore de sa capacité à relever le défi, le pays répond désormais par les faits. En 2030, le football mondial pourra vibrer en toute confiance sur les rives sud de la Méditerranée. Mais si le football fédère et fait rêver, il ne peut être une fin en soi. Cette réussite éclatante met surtout en lumière une vérité dérangeante autant qu’encourageante : quand l’État se mobilise avec méthode, volonté politique et continuité, les résultats sont au rendez-vous.

La question de fond se situe donc ailleurs. Cette même énergie, cette capacité de mobilisation exceptionnelle, sauront-elles être déployées sur des chantiers autrement plus décisifs pour l’avenir du pays ? L’éducation, d’abord, où le Royaume continue d’occuper à l’international des positions peu flatteuses classements. La santé, ensuite, qui croule sous mille et un maux, minée par des inégalités d’accès aux soins et des dysfonctionnements structurels, malgré la mobilisation de moyens colossaux. Le développement territorial enfin, avec des disparités sociales et régionales qui demeurent l’un des défis majeurs du Maroc contemporain.

Réussir 2030, ce ne sera pas seulement accueillir le monde dans des stades modernes et des hôtels haut standing. Le grand défi serait de garantir à chaque Marocain, où qu’il vive, des conditions de vie dignes, des services publics performants et des perspectives d’avenir réelles. La CAN a prouvé une chose essentielle : le Maroc sait faire quand il le veut. Réussir un événement mondial fait la fierté d’un pays ; réussir l’école, l’hôpital et le développement territorial fait sa grandeur. Le travail commence ici et maintenant. Transformer l’esprit d’exception en culture permanente de l’action publique. Car le plus beau des trophées ne se soulève pas sur une pelouse : il se gagne, chaque jour, dans la capacité d’un pays à ne laisser aucun de ses enfants au bord de la route.

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