Au Maroc, le diplôme est érigé depuis longtemps érigé en totem . Il rassure, impressionne, légitime. Plus il est prestigieux, plus il ouvre de portes, souvent toutes grandes, de l’administration, de la haute fonction publique, voire des plus hautes sphères de la décision politique. Plus l’intéressé est bardé de diplômes étrangers et d’un pouvoir de séduction par le verbe, plus on bénéficie d’un traitement préférentiel. Mais à force de sacraliser le parchemin, on en vient à confondre savoir académique et capacité à gérer. Et bien gérer. Or, le diplôme n’est qu’un permis d’entrée dans le monde professionnel, pas une preuve de savoir-faire. Une fois la porte franchie, tout reste à démontrer : la capacité à agir, à décider, à gérer dans l’efficacité bien au-delà du prestige des études suivies. A la faveur de cette idée préconçue, un phénomène inquiétant finit par s’installer : des profils bardés de diplômes, souvent recrutés ou nommés par le jeu du copinage et des réseaux, accèdent à des responsabilités majeures sans jamais avoir réellement géré quoi que ce soit. Ni équipes, ni budgets complexes, ni crises, ni territoires. Confondant théorie et action, ils justifient certes d’un parcours brillant sur le papier, mais creux du point de vue de l’expérience opérationnelle et du service de l’État.
Or, la gouvernance ne se limite pas à réciter des concepts ni à aligner des slides PowerPoint. Le service public c’est arbitrer dans l’urgence, anticiper les chocs, comprendre les résistances sociales, mesurer l’impact réel des décisions sur le terrain. C’est connaître les rouages de l’administration, ses lenteurs, ses forces, ses angles morts. Autant de compétences qui ne s’apprennent pas sur les bancs des grandes écoles, aussi prestigieuses soient-elles. Le résultat de cette dérive se fait de plus en plus sentir: affaiblissement de l’administration, décisions hors-sol, politiques publiques mal calibrées, absence d’anticipation face aux crises. Pire encore, lorsque les décideurs sont déconnectés de la réalité du pays, de ses territoires notamment ruraux, de ses contraintes sociales et économiques, la gouvernance devient abstraite, technocratique, parfois brutale dans ses effets. Un pays ne se pilote pas comme un cabinet de conseil, à coups de tableaux de bord, d’indicateurs importés et de parlote corporate.
Seule une sélection rigoureuse permettra de construire une administration efficace, crédible et véritablement au service des citoyens.
Le Maroc n’est pas un modèle théorique. C’est une réalité vivante, complexe, diverse, qui exige de l’humilité, de l’écoute et une connaissance fine du terrain. Mais aussi du pragmatisme et du leadership pour traduire les attentes de la population en politiques publiques efficientes. Comment peut-on administrer efficacement un secteur majeur, aux répercussions directes sur la vie des gens, si l’on ignore la réalité du pays dans toutes ses nuances et toute sa complexité ? La compétence solide et l’expertise avérée se forgent dans la durée et au contact des réalités opérationnelles et de la complexité que les manuels ne racontent pas. Elles naissent de l’expérience, du bon sens gestionnaire, du contact permanent avec la réalité, de la confrontation avec des situations concrètes. Elle suppose d’avoir échoué, corrigé, appris. Le diplôme peut être un point de départ, jamais une fin en soi, encore moins un gage de compétence. À un moment où le pays fait face à des défis majeurs d’ordre économiques, sociaux, climatiques et institutionnels, il devient urgent de réhabiliter la valeur de l’expérience, du mérite réel et du service public. Sans connaissance réelle du terrain, le culte du diplôme risque de continuer à générer des élites séduisantes sur le papier, mais dangereusement inaptes à gérer les enjeux concrets de la gouvernance publique.
Les parachutages de hauts cadres, ignorants des singularités locales ou nationales, peuvent produire des décisions inadaptées, des projets hors-sol et des usines à gaz très coûteuses. Le Maroc ne peut plus se permettre le confort des recrutements de complaisance. Seule une sélection rigoureuse permettra de construire une administration efficace, crédible et véritablement au service des citoyens. Dans ce sens, il est urgent de repenser le fonctionnement du dispositif des appels à candidature pour les postes de responsabilité, instauré au lendemain de l’arrivée des islamistes au pouvoir. Si ce système se veut transparent sur le papier, la réalité est tout autre: il aboutit trop souvent à des cooptations de proches ou d’affidés, sans véritable mécanisme d’évaluation des compétences et du mérite des candidats. Une refonte s’impose pour garantir des nominations basées sur des critères objectifs, renforcer la crédibilité des institutions et assurer que les postes clés soient occupés par des profils réellement qualifiés et aptes à répondre aux défis complexes du service public. En attendant, cette crise des élites administratives commence à peser lourdement sur la gouvernance de nombreux secteurs névralgiques, ce qui fait que les pouvoirs publics se retrouvent régulièrement pris en défaut. C’est le cas par exemple du dossier du pouvoir d’achat, l’éducation, l’urbanisme ou la ruralité… D’aucuns ont pris l’habitude de se retrancher derrière la clairvoyance de la Vision Royale dans des domaines clés ( investissements, infrastructures, diplomatie…) comme si cette vision pouvait, à elle seule, se substituer au travail d’exécution, d’anticipation et de pilotage. Or, une vision, aussi lucide et ambitieuse soit-elle, n’a de valeur que si elle est efficacement accompagnée, traduite en politiques cohérentes et déclinée avec rigueur sur le terrain.








