Le Maroc demeure absent du classement des pays où le carburant est le plus accessible. Une anomalie ? Non. Plutôt l’aboutissement logique d’un modèle où le consommateur sert de variable d’ajustement.
La libéralisation des prix, mal encadrée, voire pas encadrée du tout, combinée à une fiscalité lourde (TVA et TIC), offre une aubaine aux distributeurs : des prix à la pompe durablement élevés, sans véritable garde-fou. Et pendant ce temps, la raffinerie La Samir reste à l’arrêt, reléguée au rang de souvenir industriel, alors qu’elle aurait pu constituer un amortisseur stratégique face aux chocs extérieurs. Mais pourquoi faire compliqué quand on peut simplement regarder passer les chocs pétroliers en spectateur privilégié ?
Le summum de l’art, c’est la gestion – ou plutôt l’art de ne pas en avoir – des crises à répétition. Dernière illustration en date : les tensions géopolitiques nées de l’embrasements du Moyen-Orient. Réponse gouvernementale ? Un concentré de minimalisme : reconduire l’aide aux transporteurs, déjà testée lors de la guerre en Ukraine. Une mesure dont l’efficacité reste, disons-le poliment, hautement discutable. Avec comme seule mérite, celui de donner l’illusion d’agir, ce mécanisme n’a ni empêché l’envolée des prix des denrées alimentaires, ni contenu la spirale inflationniste. Résultat : c’est le consommateur qui continue de payer l’addition. Plein pot ( d’échappement)…
Et l’addition pourrait encore s’alourdir, à en croire le secrétaire général du syndicat national du pétrole et du gaz, qui vient de lancer une alerte digne d’un film catastrophe : le prix du gasoil pourrait tutoyer … 18 dirhams le litre. Rien que ça. En cause : l’agression israélo-américaine contre l’Iran bien sûr, mais aussi les coûts logistiques, la fiscalité… et les marges. Autrement dit, tout ce qui relève, de près ou de loin, de choix internes.
Face à cette sombre perspective, l’appel à une intervention de l’État et à une révision fiscale est lancé. Reste à savoir s’il sera entendu… ou comme à chaque crise de ce type soigneusement ignoré.
Dans le même temps, un député du PPS soulève une autre question, autrement plus embarrassante : celle de possibles ententes entre les principales enseignes de distribution. Soupçons de restriction d’approvisionnement, gestion stratégique des stocks pour tirer les prix vers le haut… Si ces pratiques étaient avérées, elles poseraient un sérieux problème de transparence et surtout de régulation. Mais là encore, silence radio ou presque.
Au Maroc, la stratégie est plutôt contemplative : laisser faire… et observer.
Ailleurs, les pouvoirs publics ont pris de véritables mesures pour protéger le pouvoir d’achat des citoyens. C’est le cas en Espagne où le gouvernement socialiste de Pedro Sanchez a fait un choix radicalement différent : celui d’amortir le choc. Baisse de certaines taxes sur les carburants, aides directes aux secteurs exposés, dispositifs de soutien aux ménages… Un véritable « bouclier» économique, assumé, coûteux, mais efficace pour atténuer la pression sur le panier de la ménagère.
Au Maroc, la stratégie est plutôt contemplative : laisser faire… et observer. On répercute intégralement la hausse des prix internationaux à la pompe, sans mécanisme sérieux de compensation ou de plafonnement des prix, ce qui revient à exposer les citoyens aux turbulences mondiales sans aucune protection. Une attitude qui interroge, surtout qu’elle contredit les discours volontaristes sur la justice sociale. Mais dans les faits, comme le montre la crise énergétique actuelle, le consommateur avance sans filet, encaissant les coups hausse après hausse entretenue aussi par le jeu nuisible des intermédiaires pendant que les responsabilités se diluent entre logique du marché, laxisme gouvernemental et conjoncture internationale.
La fameuse revalorisation du SMIG de 5 %, entrée en vigueur le 1er janvier 2026 avec la solennité qu’on lui connaît – portant le taux horaire à 17,92 DH, soit l’équivalent de 3 422,72 DH bruts mensuels pour ceux qui ont la chance d’être au mois – n’aura pas eu le temps de réchauffer le cœur des smigards. Déjà rattrapée, happée, digérée par la marée des prix qui ne connaît, elle, ni pause ni répit. Une augmentation ? Oui, pour la forme. Car à peine posée sur la table, elle s’est diluée dans le carburateur, engloutie par le coût du transport, le renchérissement des prix des fruits et légumes, des viandes et de tout ce qui fait la pitance quotidienne des plus fragiles . Au final, la valorisation du salaire minimum fait de la figuration : un petit coup de pouce que la vie chère annule d’un revers de main, laissant l’impression d’un geste dont on pourra se gargariser, sans que le consommateur n’en voie la couleur au moment de passer à la caisse.
Drôle de conception de l’État social, celui qu’on invoque dans les grandes déclarations solennelles mais qui se fait étrangement discret quand il s’agit d’empêcher le pouvoir d’achat de sombrer.
Jusqu’à quand, donc ? À force d’être posée, la question a fini par intégrer le patrimoine immatériel national, juste entre le cérémonial du thé et l’art de faire durer l’attente.
Pendant ce temps, le litre de gazole, lui, n’a visiblement pas reçu la circulaire de la patience. Il grimpe, sans concertation, sans comité, sans même un mot d’excuse ou d’explication. Quant à l’État social, celui des grandes envolées lyriques, il poursuit son œuvre avec une constance admirable : cajoler les marges des profiteurs de guerre et tester la résilience des ménages paupérisés en conditions réelles.








