L’annonce de la signature, vendredi 19 juin à Genève, d’un memorandum d’entente entre les États-Unis et l’Iran est présentée par Donald Trump comme une victoire diplomatique majeure. Pourtant, à y regarder de plus près, cet accord derrière lequel il a couru pendant plusieurs semaines ressemble davantage à une sortie de crise sous la pression qu’à un triomphe stratégique de Washington. Difficile de ne pas évoquer l’immense paradoxe de ce deal dont l’un des principaux points est la réouverture du détroit d’Ormuz à la navigation internationale. Or, avant les frappes américano-israéliennes du 28 février contre l’Iran, ce détroit stratégique par lequel transite 25% du pétrole mondial était ouvert. Après des mois de guerre, de tensions régionales, de perturbations économiques et de flambée des prix de l’énergie, les États-Unis de Trump n’ont in fine obtenu qu’ un retour à la situation qui prévalait avant le déclenchement des hostilités.
La question mérite donc d’être posée : qui sort réellement gagnant de cette confrontation ?Certainement pas Washington. Car si l’objectif était d’affaiblir l’Iran déjà sous embargo et de le contraindre à capituler, le résultat est tout autre. Malgré les bombardements, l’assassinat de ses dirigeants, le blocus naval et les pressions militaires, la République islamique est toujours là. Mieux encore, elle revient au centre du jeu diplomatique en tant qu’interlocuteur incontournable. Les États-Unis, qui voulaient imposer leurs conditions par la force, se retrouvent aujourd’hui contraints de négocier avec le régime qu’ils prétendaient isoler en le diabolisant.
Pour l’Iran, l’accord a des allures de reconnaissance. Le régime n’a pas été renversé, ni marginalisé et n’a pas non plus abandonné sa doctrine. Au contraire, il a réussi à transformer sa capacité de nuisance stratégique, notamment autour du détroit d’Ormuz, en levier de négociation. Sa véritable arme nucléaire intelligemment utilisée par un régime résilient contre lequel s’est fracassé le mythe de la puissance militaire américaine… en quelque sorte. Mais les bénéfices pour l’Iran ne s’arrêtent pas là. La levée du blocus naval permet à nouveau la reprise des exportations de pétrole iranien, renforçant considérablement les capacités financières du pays. À cela s’ajoute la levée du gel d’une partie des avoirs iraniens à l’étranger, évalués à plusieurs dizaines de milliards de dollars. Autrement dit, loin d’être étranglé économiquement, Téhéran pourrait sortir de cette crise avec des ressources accrues pour consolider son économie et renforcer son influence régionale. Si Donald Trump s’est montré si pressé de conclure un accord, c’est aussi parce que le coût politique de cette guerre devenait chaque jour plus lourd.
Pour l’Iran, l’accord a des allures de reconnaissance. Le régime n’a pas été renversé, ni marginalisé et n’a pas non plus abandonné sa doctrine.
La hausse spectaculaire des prix du pétrole menaçait directement le pouvoir d’achat des Américains. Les marchés s’inquiétaient des conséquences d’un conflit prolongé dans l’une des régions les plus sensibles du monde pour l’approvisionnement énergétique. L’économie mondiale elle-même commençait à ressentir les effets de cette instabilité. À cela s’ajoutait un contexte politique intérieur particulièrement délicat. À l’approche des élections de mi-mandat, Donald Trump devait composer avec une opinion publique hostile à l’idée d’un nouvel enlisement militaire au Moyen-Orient. Même au sein de son propre camp, des voix s’élevaient pour dénoncer une aventure dont les objectifs devenaient flous et les bénéfices incertains. C’est là qu’apparaît l’ombre de Benjamin Netanyahou. Depuis des années, le Premier ministre israélien pousse en faveur d’une confrontation directe avec l’Iran. Mais les intérêts israéliens ne coïncident pas toujours avec ceux des États-Unis. Là où le colonisateur israélien voit dans le régime des mollahs une menace existentielle, Washington doit aussi gérer les conséquences économiques, diplomatiques et électorales de ses choix.
Last but not least, l’engagement américain dans les bombardements de l’Iran (on parle de plus 13000 cibles frappés) que les réserves de certains missiles stratégiques se sont amenuisés à un rythme préoccupant. Selon plusieurs estimations, des milliers de munitions ont déjà été consommées, parmi lesquelles des missiles intercepteurs Patriot et des missiles de croisière Tomahawk, largement sollicités lors des récentes opérations au Moyen-Orient. Cette forte consommation met en évidence les limites des capacités de production de l’industrie américaine de défense. Les experts considèrent qu’il faudrait au moins trois ans pour reconstituer les stocks de ces armements stratégiques, un délai qui soulève des interrogations sur la capacité de Washington à soutenir durablement plusieurs théâtres d’opérations simultanément tout en préservant son niveau de préparation militaire.
En s’engageant dans cette confrontation contre-productive à plus d’un titre, Donald Trump semble avoir sous-estimé la complexité du dossier iranien. La logique du rapport de force, qui lui a souvent réussi dans le monde des affaires ou dans sa communication politique, a montré ici ses limites. On peut bombarder des installations, imposer des sanctions ou déployer des flottes navales. On ne résout pas pour autant les équations géopolitiques les plus complexes du Moyen-Orient. L’histoire regorge d’exemples où l’usage de la force a produit l’effet inverse de celui recherché. Ceux qui cherchaient à affaiblir Téhéran l’ont finalement replacé au centre des négociations internationales. Ceux qui promettaient une démonstration de puissance se retrouvent aujourd’hui à signer un accord qui entérine, au moins partiellement, les réalités qu’ils voulaient modifier. Au final, le véritable enseignement de cette séquence est peut-être là : il est souvent plus facile de déclencher une guerre que d’en sortir. Et lorsqu’un accord de paix rétablit principalement ce qui existait avant le conflit, tout en offrant à l’adversaire une bouffée d’oxygène inestimable, il est difficile de parler de victoire.








