France : Nouveau Mai 28 version lycéenne 

La mobilisation a été émaillée d’incidents violents.

Parti de quelques lycées de la région parisienne à la mi-septembre, le mouvement de colère des lycéens français a pris une ampleur nationale. La mobilisation de ce mardi 6 octobre, désormais soutenue par des enseignants, des étudiants, des parents et plusieurs syndicats, marque un tournant. 

Laila Lamrani

Derrière les blocages et les manifestations, c’est la question de l’état de l’école publique et, plus largement, celle de l’avenir de toute une génération qui s’invite dans le débat sur fond de violence. Tout a commencé presque comme un mouvement de solidarité scolaire. Le 17 septembre, au lycée Saint-Exupéry de Créteil, dans le Val-de-Marne, des élèves bloquent leur établissement après une mobilisation des enseignants qui dénonçaient le manque de personnels et de moyens. Le mouvement gagne rapidement d’autres lycées, porté par les réseaux sociaux et par une accumulation de griefs qui dépassent largement le seul problème du remplacement des professeurs absents. En quelques semaines, la liste des doléances s’est allongée : classes surchargées, enseignants non remplacés, manque de personnels de santé scolaire, bâtiments dégradés, conditions matérielles jugées indignes, journées trop chargées, restauration scolaire et, surtout, inquiétudes liées à Parcoursup, la plateforme d’accès à l’enseignement supérieur. Les revendications diffèrent selon les établissements, mais un sentiment commun se dégage : celui d’une jeunesse qui estime que l’école ne lui donne plus toujours les moyens de préparer sereinement son avenir.

Le mouvement aurait pu rester cantonné aux cours de lycée. Il a progressivement changé de nature. Des organisations lycéennes et étudiantes ont appelé à une mobilisation nationale et plusieurs syndicats de l’Éducation ont décidé de rejoindre la journée du 6 octobre. La FSU, Solidaires, SUD-Éducation et la CGT réclament notamment davantage de personnels, des classes moins chargées et de meilleures conditions d’étude. Mardi, l’« acte III » a ainsi rassemblé des lycéens mais aussi des étudiants, des enseignants, des parents et des syndicalistes dans plusieurs villes. Les chiffres témoignent de cette extension, même s’ils divergent fortement selon les sources. À la mi-journée, le ministère de l’Intérieur recensait environ 86 000 manifestants en province, tandis que la CGT annonçait plus de 260 000 participants hors Paris. Le ministère de l’Éducation indiquait pour sa part que 891 lycées sur environ 3 700 avaient connu une suspension totale ou partielle des cours mardi. Réduire cette mobilisation à une agitation adolescente serait passer à côté du phénomène. Les témoignages recueillis ces derniers jours font apparaître des situations très concrètes : sanitaires dégradés, manque de professeurs, surcharge des classes, absence d’infirmières scolaires, équipements insuffisants ou établissements mal adaptés aux fortes chaleurs.

Dans certains quartiers populaires, les élèves dénoncent aussi des inégalités territoriales qui donnent le sentiment de ne pas bénéficier des mêmes conditions d’apprentissage que d’autres. Parcoursup concentre une autre forme d’angoisse : celle de l’avenir. Pour beaucoup de lycéens, l’orientation post-bac est vécue comme une compétition dont les règles sont difficiles à comprendre et dont les conséquences peuvent déterminer une partie du parcours professionnel. Le gouvernement défend pourtant le dispositif et estime que les critiques dont il fait l’objet ne justifient pas sa remise en cause. Cette dimension explique en partie pourquoi le mouvement dépasse la seule revendication budgétaire. Les jeunes ne demandent pas uniquement davantage de chaises, de professeurs ou de moyens. Ils demandent aussi la garantie que l’école reste un véritable ascenseur social.

Le spectre de la violence

La mobilisation a cependant été émaillée d’incidents violents. Incendies, dégradations, jets de projectiles et affrontements avec les forces de l’ordre ont accompagné certains blocages. Le gouvernement distingue les revendications qu’il considère comme légitimes des violences commises par certains participants ou par des personnes extérieures aux établissements. Le bilan sécuritaire s’est considérablement alourdi. Selon les chiffres communiqués par Matignon mardi, 6 059 interpellations avaient été effectuées depuis le 28 septembre et 215 élèves avaient été blessés ; 715 policiers ou gendarmes auraient également été blessés. Ces données sont celles des autorités et doivent être distinguées des appréciations portées par les organisations mobilisées sur les conditions du maintien de l’ordre. Dix enquêtes ont par ailleurs été confiées à l’IGPN depuis le début du mouvement. La tension autour de la réponse policière constitue désormais un dossier à part entière. Plusieurs formations politiques de gauche demandent notamment la démission du ministre de l’Intérieur, tandis que celui-ci défend la « plus grande proportionnalité » des interventions des forces de l’ordre. 

Le gouvernement tente de reprendre la main

Face à la montée de la contestation, l’exécutif a choisi de multiplier les signes d’écoute. Le Premier ministre Sébastien Lecornu a demandé à ses ministres de travailler sur plusieurs chantiers concernant les lycéens : continuité des cours, état des locaux, organisation des journées, transparence de Parcoursup et prise en compte de la parole des élèves. Un premier bilan est attendu à la mi-octobre. Le ministère de l’Éducation nationale a également annoncé, à partir de mercredi 7 octobre, une demi-journée consacrée à la démocratie lycéenne dans tous les établissements. Une consultation nationale des lycéens est ouverte jusqu’au 23 octobre sur la plateforme Agora.

Reste à savoir si cette ouverture suffira à calmer la rue. Car le problème posé par les lycéens ne se résume pas à une plateforme numérique ou à quelques classes trop chargées. Il touche à la promesse même de l’école républicaine : offrir à chaque jeune, quel que soit son lieu de résidence ou son milieu social, des conditions d’apprentissage dignes et une chance réelle de construire son avenir. Une génération qui bloque les portes de ses lycées n’est pas nécessairement une génération qui refuse l’école. Elle peut aussi être une génération qui demande qu’on lui ouvre enfin les portes de son avenir.

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