Entretien avec Hicham Mouatadid, expert en stratégie politique : Et si l’Algérie et le Polisario refusaient de jouer le jeu…

Hicham Mouatadid, expert en stratégie politique

Dans cet entretien, Hicham Mouatadid, expert en stratégie politique, borde les conséquences si le Polisario et l’Algérie persistent dans leur refus de participer aux négociations sur le Sahara. Il déroule plusieurs scénarios, depuis le statu quo diplomatique jusqu’à des tensions locales à basse intensité, et souligne l’importance d’un encadrement international pour garantir un retour digne et sécurisé des séquestrés dans les camps de Tindouf.

Propos recueillis par Jamil Manar

Le Canard Libéré : Si le Polisario et l’Algérie continuent à refuser de participer aux négociations et aux tables rondes, quels scénarios se dessinent pour le processus politique et la mise en œuvre de l’initiative d’autonomie marocaine ?

Hicham Mouatadid : Dans ce contexte, la première trajectoire probable est celle du statu quo prolongé, où la posture d’obstruction se traduit par une guerre d’usure diplomatique et humanitaire. Le Conseil de sécurité a désormais placé l’initiative d’autonomie marocaine au centre du processus ; refuser d’engager des négociations de bonne foi implique pour Alger et le Polisario une marginalisation grandissante sur la scène internationale, tout en faisant durer la souffrance des populations des camps, scénario qui les affaiblit politiquement. 

Un second schéma est celui de l’opposition internationalisée, où Alger et le Polisario multiplient les recours rhétoriques, campagnes diplomatiques et lobbys dans certains pays afin d’obtenir des appuis ponctuels et d’empêcher l’application rapide de la feuille de route du plan d’autonomie. Ce jeu peut générer des condamnations symboliques mais devient de moins en moins efficace si la majorité des acteurs-clés, États occidentaux et africains, s’alignent sur l’accompagnement pratique de l’autonomie.

Troisième possibilité : escalade locale à basse intensité. L’option d’« acheter du temps » peut conduire à des épisodes de violence sporadique, sabotages, ou provocations le long du mur de sable, destinés à créer un climat d’instabilité pour gêner la mise en œuvre administrative du plan d’autonomie. Cela pousserait Rabat à réagir militairement ou sécuritairement, compliquant l’action onusienne et exigeant de la communauté internationale un arbitrage plus ferme.

Quatrième schéma, moins souhaitable mais possible, est un effritement interne au sein des camps et du Polisario : le temps perdu conjugué aux conditions humanitaires précaires et aux aspirations générationnelles peut provoquer des dissidences ou des demandes de retour vers des solutions pragmatiques (réintégration, réinstallation, expression d’intérêts individuels). Ce processus, gradué et chaotique, ouvrirait des fenêtres de négociation locale que Rabat pourrait exploiter politiquement.

Il faut noter également qu’il existe le scénario d’un compromis imposé par la réalité internationale : sous la pression coordonnée d’un « groupe de contact » (États-Unis, France, Royaume-Uni, pays africains) et avec l’ONU jouant un rôle de gardien technique, l’obstruction finit par se heurter à des faits accomplis (présence institutionnelle marocaine, projets de développement) rendant la non-participation politiquement coûteuse. C’est dans ce calendrier contraint que la négociation, même tardive, devient inévitable.

Le plan d’autonomie dans les provinces du Sud pourrait-il, selon vous, être étendu à d’autres régions du Royaume, et sous quelles conditions institutionnelles, politiques et socio-économiques cette généralisation serait-elle viable et bénéfique ?

J’imagine que sur le plan institutionnel et juridique, le modèle d’une autonomie avancée n’est pas inédit et s’inscrit dans la continuité des réformes de décentralisation menées par Rabat depuis des décennies. La duplication technique, création d’assemblées locales élues, exécutifs régionaux, transferts de compétences, est parfaitement faisable pour d’autres régions, surtout celles où des revendications identitaires ou demandes accrues de gouvernance locale existent. La clé sera l’adaptation locale des dispositions (répartition fiscale, compétences sécuritaires, droits culturels).

Politiquement, la duplication comporte deux lectures : d’un côté, un instrument de consolidation de l’État-nation, appliquer un modèle d’autonomie réussie ailleurs sert la stratégie de renforcement du pacte national ; de l’autre, un risque de fragmentation narrative si des acteurs internes interprètent l’autonomie comme une prime à une régionalisation asymétrique. Le régime, fort d’une ingénierie politique centralisée, aura intérêt à piloter toute extension comme projet national calibré, non comme une concession localiste incontrôlée.

Sur le plan socio-économique, l’extension du modèle d’autonomie peut être un levier de développement territorial : elle permettrait de rapprocher décisions et services, accélérer des projets d’investissements publics et privés, et réduire les tensions périphériques en distribuant mieux les ressources. Rabat dispose déjà d’outils budgétaires et d’Agences de développement régional qui peuvent être mobilisés comme « boîte à outils » opérationnelle pour la duplication.

Cependant, pour qu’une duplication soit crédible, il faut un cadre constitutionnel et législatif clair, une garantie des droits civiques, et une stratégie de communication publique pour prévenir les interprétations erronées. L’expérience d’un éventuel modèle réussi au Sahara sera évaluée par la population nationale et internationale: s’il fonctionne, il deviendra un argument exportable au niveau interne ; s’il échoue, il pourrait alimenter critiques et résistances politiques.

Je pense que, d’un point de vue stratégique, la reproduction du modèle d’autonomie doit être pensée comme un instrument de paix sociale et de compétitivité territoriale, pas comme un simple processus de gestion de revendications. Conçu et mis en œuvre avec la rigueur administrative et l’inclusivité sociale exigées par l’État-providence moderne, ce système pourrait devenir une signature politique du Maroc pour le XXIe siècle, mais il nécessite patience, ressources et gouvernance exemplaire.

Quel sort devrait être réservé aux séquestrés sahraouis et populations non originaires du Maroc dans les camps de Tindouf, et quelles conditions — juridiques, humanitaires et sécuritaires — seraient nécessaires pour garantir un retour digne, volontaire et encadré par les instances internationales?

À mon sens, la question du statut personnel et de la nationalité est centrale. Dans les camps de Tindouf cohabitent des Sahraouis de diverses origines, certains sont citoyens marocains de plein droit, d’autres sont des ressortissants de pays tiers ou personnes déplacées sans papiers clairs. Toute politique de réintégration doit donc être précédée d’un processus de vérification individuelle et d’identification sous supervision internationale (ONU/HCR) pour éviter l’apatridie et garantir la sécurité juridique des personnes. Le HCR opère depuis longtemps dans la région et peut fournir les procédures de rapatriement volontaire et les critères d’identification.

Deuxième impératif, à mon sens, porte sur la coopération algérienne. Un retour digne et ordonné exige un corridor administratif et logistique, l’accès des agences humanitaires et la levée des obstacles bureaucratiques. Sans coopération d’Alger, toute opération de rapatriement massif serait extrêmement complexe et risquerait d’échouer ou de créer des incidents humanitaires. Le langage du récent texte onusien met l’accent sur la responsabilité partagée et le rôle de l’ONU pour faciliter l’installation de ces mécanismes.

On peut parler d’une troisième dimension, celle relative au principe de volontariat et la sécurité. Les retours doivent être strictement volontaires et assortis de garanties (logement, insertion, accès à l’emploi, sécurité juridique). Rabat, s’il veut éviter accusations et tensions, devra proposer des programmes concrets d’accueil et de développement, assortis d’un calendrier et d’un monitoring international, approche qui rassure la communauté internationale et les bailleurs potentiels. Les expériences de rapatriement soutenues par le HCR illustrent l’importance de ces protections.

Un quatrième point à évoquer serait lié au volet répressif et sécuritaire. Il est légitime que l’État recense et, le cas échéant, poursuivre des individus impliqués dans des crimes de sang ou prises d’otages. Mais pour éviter une logique de vengeance qui bloquerait toute réconciliation, Rabat devrait conjuguer justice et instruments de vérité-réconciliation, mécanismes institutionnels qui existent dans d’autres transitions et qui garantissent à la fois réparation et stabilité. Je pense qu’en définitive, la gestion du retour ne pourra pas être traitée comme un simple mouvement de population : c’est une opération politique, juridique, humanitaire et symbolique simultanée. Elle exige un cadre international de supervision (ONU/HCR), la coopération d’Alger, des procédures d’identification transparentes, des garanties sociales concrètes et une politique de justice transitionnelle pour traiter les cas litigieux. Si ces conditions sont réunies, la « question des séquestrés » peut se transformer en opportunité de régénération sociale et de consolidation de la souveraineté marocaine sur ses provinces du Sud.

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