Ce n’est pas une anecdote. Ce n’est pas un fait divers. C’est une tragédie nationale. Une de plus. Une femme enceinte, repoussée d’un hôpital public pour des raisons « médicales et organisationnelles », accouche sur le sol d’un tramway, sous le regard choqué des passagers. Le sol de la rame a fait office de salle d’accouchement! Le bébé meurt quelques instants après sa naissance. L’irresponsabilité d’un système hospitalier défaillant a signé l’acte de décès.
On s’indigne, on partage, on s’emporte. Les réseaux s’enflamment, quelques députés interpellent le ministre de la Santé qui esquive. Puis on oublie. Jusqu’au prochain scandale. Ce drame, survenu entre Rabat et Salé, révèle crûment ce que des milliers de Marocains vivent au quotidien : une médecine publique à bout de souffle, un système hospitalier désorganisé, mal géré, où l’urgence n’est plus soignée, mais rejetée à coups d’excuses, d’indifférence et surtout de mauvaise gouvernance. « La gynécologue a terminé son service » : voilà la phrase froide, déshumanisée, balancée comme un coupert à une femme enceinte en détresse, refoulée aux portes de l’hôpital. Fin de service, fin de vie ! Une justification bureaucratique pour une non-assistance à personne en danger. Un bébé mort-né dans un tramway, une mère traumatisée et un système comateux. Cet argument, aussi absurde qu’inhumain, résume cruellement l’état de la médecine publique : une mécanique grippée où l’humain est relégué derrière les horaires, les procédures et les faux prétextes. Dans un pays où accoucher devient parfois un parcours de survie, la « fin de service » d’un médecin sonne comme une condamnation à mort pour ceux qui n’ont que l’hôpital public pour adresse. Or, le drame du tramway est loin d’être un fait isolé.
Une justification bureaucratique pour une non-assistance à personne en danger.
C’est le prolongement d’une longue liste de négligences hospitalières qui ne cesse de s’allonger. Il y a quelques mois à peine, dix femmes n’ont-elles pas perdu la vie de manière suspecte dans une maternité de l’hôpital Hassan II à Agadir ? Ce scandale a, certes, provoqué un électrochoc dans le pays . Les médias se sont emparés de l’affaire, et le ministre de la Santé a été contraint de sortir de sa réserve. Déplacement sur le terrain, promesses d’enquêtes, discours sur la réforme du système… L’appareil gouvernemental a brièvement donné l’impression de s’activer. Le mouvement Gen Z 212, porté par une jeunesse connectée, indignée et déterminée à bousculer l’ordre établi, a su capter l’émotion nationale pour faire entendre sa voix. S’emparant de cette triste affaire, ses membres ont organisé des sit-in, des marches silencieuses et des campagnes virales sur les réseaux sociaux pour réclamer une réforme profonde, non seulement du système de santé, mais aussi de l’éducation, autre pilier en souffrance. Mais très vite, la flamme s’est évanouie. Conséquence de manque d’organisation, d’absence de relais politique et de leadership, le mouvement a fait long feu…
La mort tragique du bébé n’est pas qu’une simple négligence . C’est un effondrement. Celui d’un hôpital public devenu, pour beaucoup, un lieu à fuir plutôt qu’un lieu de soins. Où accoucher devient un pari et être admis un privilège. Où l’urgence ne trouve plus de réponse, et la détresse humaine, plus d’oreilles. Le scandale n’est plus dans l’accident. Il est dans la répétition. L’hôpital public au Maroc ne soigne plus, il tue. Il n’accueille plus, il rejette. Il ne rassure plus, il inquiète. C’est le symptôme d’une faillite sans nom. Derrière les inaugurations, les plans de réforme et les communiqués rassurants, l’hôpital public ressemble de plus en plus à une coquille vide où la douleur se heurte au mur du désengagement et la vie aux réflexes inconséquents. Il est temps de sortir de la langue de bois. Ce système ne souffre pas seulement de carences : il produit de l’injustice. Et cette injustice tue. Combien de morts faudra-t-il encore pour que la santé cesse d’être un privilège ? Pour que les urgences deviennent vraiment une urgence ? Pour que les patients soient traités comme des êtres humains, et non comme des problèmes à éviter ?








