Entre vitrines surchargées et stories sponsorisées, Noël s’impose chaque année un peu plus dans le contexte national, réel comme virtuel. Au cœur de cette frénésie importée, certaines influenceuses deviennent les VRP d’une célébration qui n’est ni la leur ni celle de leur culture. Entre déconnexion identitaire et obsession du placement produit, récit d’une fête dévoyée… à grand renfort de filtres et de guirlandes.
Ahmed Zoubaïr
Décembre au Maroc, c’est ce moment étrange où l’on ne sait plus très bien si l’on vit à Casablanca ou à Strasbourg. Si l’on est musulman ou chrétien. Si l’on s’appelle Hassan ou Jean-pierre, Rachida ou Jacqueline.
Sapins en plastique, rennes fluo et guirlandes lumineuses envahissent les centres commerciaux, les boulangeries, les vitrines — jusqu’aux trottoirs. Une ambiance de carte postale en toc, vendue avec le sourire par les temples du consumérisme. On a poussé le mimétisme aveugle jusqu’à organiser un marché de Noël dans un quartier chic de la périphérie casablancaise. Le comble de l’importation culturelle sous cellophane. Plus égaré que ça tu meurs ! Mais qu’importe : pourvu qu’il y ait des stories à poster, des likes à récolter et du fric à ramasser… Joyeux Noël… ou joyeux naufrage culturel ?
La magie de Noël ? Une opération marketing clé-en-main, recyclée en boucle par influenceuses sous contrat, boulangers opportunistes et grandes surfaces en manque d’âme.
Car ici, pas question de religion ou de spiritualité : Noël version marocaine, c’est une célébration sponsorisée, hors-sol, qui vend du rêve importé à des familles locales souvent incapables de s’offrir l’essentiel. Le petit Marocain sans sapin devient marginal dans sa propre société, et maman culpabilise de ne pas pouvoir offrir un « vrai » Noël… à la sauce TikTok.
Sur Instagram et TikTok justement , les influenceuses marocaines se transforment, dès le 1er décembre, en mères Noël hyperconnectées, décorant leur salon comme un chalet suisse, posant devant des sapins livrés par des sponsors et des cadeaux… généreusement fournis par les marques. Leurs enfants, mis en scène comme figurants souriants, déballent avec enthousiasme des jouets hors de prix , entre deux stories “collab”.
Elles fêtent Noël et le vendent. Mieux que le Père Noël lui-même. Elles vous diront d’une voix enjouée que “c’est pour les enfants”, que “c’est mignon”… Mais derrière chaque boule accrochée au sapin se cache un code promo, et derrière chaque sourire enjôleur, un contrat à honorer. La foi ? L’identité ? L’ancrage culturel ? Des détails, tant que l’algorithme applaudit, crache des vues à tire-larigot et des influencés par paquets bien emballés !
Ces camelots du temple Instagram ont réussi un véritable exploit : faire pâlir de jalousie les plus fervents catholiques de France, du Mexique ou du Liban. Car rares sont ceux qui fêtent Noël avec autant d’intensité, de décors clignotants, de pulls rouges coordonnés, de papiers cadeaux millimétrés et de stories sponsorisées. À croire que le Marry Christmas leur parle plus que l’Aïd Mawlid ou la fête du sacrifice!
Et quand on ose leur rappeler que ce folklore n’est pas exactement enraciné dans leur culture ou foi, elles dégainent l’ultime arme : « si t’aimes pas, quitte ma page ! ». Argument massue du vide assumé.
Le plus troublant dans cette déferlante de Noëlogrammes, c’est leur portée virale et non filtrée. Ces marchandes du vide digital, suivies par des millions, s’adressent à tous : enfants, ados, familles, curieux, désoeuvrés… Et quand une story saturée de guirlandes et de cadeaux tombe sur l’écran d’un enfant d’un quartier populaire de Casablanca ou Fès, qui voit défiler une vie de rêve rythmée par le sapin, les pyjamas assortis et les montagnes de jouets, il lance tout de go à sa mère : « Moi aussi je veux fêter Noël, achète-nous un sapin ! »
Mais le sapin coûte cher mon petit , tout comme les cadeaux et les mises en scène. Et ce n’est pas seulement la frustration qui s’installe, c’est la confusion. Celle d’un imaginaire importé, sans filtres, sans racines, où l’on remplace les référents culturels et spirituels par du contenu sponsorisé à base de sucre, de LED et de TikTok.
Les partisans de ce cirque sponsorisé ne manqueront pas de vous dire : « C’est mignon, c’est pour les enfants. » Mais derrière l’innocence apparente se cache une mécanique redoutable d’uniformisation culturelle et de consommation décomplexée, portée par les sirènes enjôleuses de la réclame déguisée.
Entre deux séquences où elles exhibent leur sapin fluo ou leur shooting « esprit chalet », ces courtisanes du consumérisme décomplexé glissent habilement et tout sourire une pub pour une pâte à tartiner ultra-sucrée, un soda aux colorants chimiques ou un snack transformé, bien sûr, « testé et validé par leurs enfants ».!
Autrement dit, pendant qu’elles nous vendent un Noël hors-sol, elles servent aussi sur un plateau les pires ennemis de la santé infantile… le tout emballé dans une esthétique douce, chaleureuse, et algorithmée pour plaire.
On est loin du simple conte de Noël. Ici, c’est un conte de fées sous influence… marketing. Et pendant que certains enfants rêvent d’un sapin, d’autres risquent surtout de finir avec une carie ou un début de diabète.
Habillée de la tête aux pieds par des marques qu’elle ne connaît que pour les avoir reçues gratuitement, ces influenceuses paradent comme une vitrine ambulante, persuadée que l’élégance se mesure en colis offerts. Une influenceuse ne vit pas, elle s’affiche : chaque story est une réclame, chaque tenue un prêt, chaque sourire une livraison sponsorisée. L’influence élevée au rang de dépendance chic.
Ainsi, Noël n’envahit pas seulement nos espaces physiques : il colonise aussi les imaginaires, par écrans interposés. L’influenceuse marocaine, cette prostituée du like et du clic, devient alors ambassadrice non officielle d’une fête qui n’est pas la sienne, mais dont elle maîtrise les codes, surtout ceux qui rapportent. La ferveur ? Artificielle. Les valeurs ? Emballées dans du papier doré. L’intention ? Monétisée.
Dans cette comédie de Noël 2.0, l’hypocrisie se porte en robe de créateur et la perte de repères s’habille d’un filtre lumineux. Et pendant que les likes pleuvent dru, les traditions et identité fondent doucement comme neige au soleil. La fièvre de Noël ne se limite pas aux influenceuses en quête de clics et de contrats : une certaine frange de la société, ultra-occidentalisée, sans boussole culturelle ni repères identitaires, s’y adonne depuis belle lurette avec un zèle qui ferait pâlir de jalousie les paroisses les plus ferventes. Ne pas suivre le mouvement ? C’est s’exposer à passer pour un type ringard ou rétrograde. On te regarde avec un air suspect , comme si tu avais raté le train de la modernité en marche… vers nulle part.
Et pendant ce temps, les responsables, censés veiller sur les repères culturels et les valeurs qui fondent l’identité nationale, détournent pudiquement le regard. Au Maroc, on a dépassé depuis longtemps les frontières de la tolérance culturelle : ce n’est plus de l’ouverture, c’est de l’acculturation en vitrine — servie avec des guirlandes, des filtres Instagram et des codes promo.








