Derrière cette rage post-finale, se dessine une footbalisation malsaine des esprits et notre incapacité collective à accepter que le foot reste un jeu où il y a un gagnant et un perdant…
AHMED ZOUBAïR
La défaite du Maroc face au Sénégal en finale de la CAN n’a pas seulement privé les Lions de l’Atlas d’un trophée. Elle a surtout déclenché un séisme émotionnel d’une haute intensité, un feuilleton national malheureux, où le football a cessé d’être un jeu pour devenir une affaire d’orgueil, de complot et, pour certains, de survie identitaire. Dans l’imaginaire collectif, le sacre n’a pas été perdu, il a été « volé ». Sur les réseaux sociaux, la colère devient doctrine, alimentée par l’attitude indigne du coach sénégalais et les violences perpétrées par une horde de supporters sénégalais enragés contre un groupe de stadiers dont l’un d’eux a été grièvement blessé.
Il n’en fallait pas plus pour que le ressentiment anti-sénégalais se déverse sur Internet sans retenue, sans filtre, portée parfois par des célébrités, chanteurs, acteurs et influenceurs, soudain promus analystes géopolitiques du ballon rond. Tous répètent le même refrain, les mêmes éléments de langage : priorité nationale, suspicion de l’Autre, remise en cause de l’hospitalité marocaine. Certains vont même jusqu’à appeler à chasser les Sénégalais du Maroc, accusés de comploter contre le Royaume, crampons aux pieds. Dans ce contexte de rage aveugle, un jeune Marocain a cru bien faire et agir dans l’intérêt de la nation en avouant à visage découvert dans une vidéo publiée en ligne un acte inqualifiable : avoir licencié trois ouvriers sénégalais en raison du comportement jugé inacceptable de ses compatriotes pendant la finale de la CAN. Dans un autre registre, une coach sénégalaise officiant dans un club de sport à Casablanca a reçu sur son téléphone portable une avalanche d’insultes de la part de citoyens marocains — rédigées, fait notable, dans un français impeccable. Cela prouve que, hélas, le problème ne réside pas dans le niveau intellectuel, mais dans l’usage qu’on fait de sa culture et de son niveau social.
Comme si cela ne suffisait pas, la machine à rumeurs s’emballe. De fausses informations circulent à grande vitesse sur les réseaux sociaux au sujet de prétendues agressions contre des Marocains vivant au Sénégal. Il a fallu l’intervention de Hassan Nassiri, ambassadeur du Maroc à Dakar, pour clarifier les choses et apaiser les esprits. Dans une déclaration de presse, il a sifflé la fin de la panique générale : pas de chasse à l’homme, pas de chaos, « il n’y a pas lieu de s’inquiéter ». Les étudiants marocains poursuivent normalement leurs études et, détail qui contredit violemment les fake news colportés, « aucun décès n’a été enregistré ». Autrement dit, le drame annoncé a surtout été un chef-d’œuvre de fiction numérique. Certes, des incidents isolés provoqués par des délinquants locaux ont semé la peur parmi des membres de la communauté marocaine et la police sénégalaise poursuit ses enquêtes pour identifier les responsables.
La défaite du 18 janvier a révélé bien plus qu’un problème de penalty raté. Elle a mis à nu une dérive inquiétante : la politisation excessive du football, son instrumentalisation pour diffuser le poison de la haine et de la xénophobie. Une dérive aux antipodes des valeurs marocaines, fondées sur le respect, la tolérance et l’hospitalité. Le Maroc n’a jamais eu besoin d’un trophée pour être grand, ni d’adversaires assumés ou désignés pour se sentir exister. Car au bout du compte, le football reste un jeu. Cruel, imprévisible, parfois injuste. Un jeu où l’on gagne, où l’on perd… et où l’on peut rater une panenka au moment le plus crucial.
Le football, rappelons-le, est censé véhiculer des valeurs universelles : respect, tolérance et fair-play. Il est là pour rapprocher, unir, et faire rêver, pas pour nourrir des discours de division et de haine. C’est dans ces moments de fierté nationale contrariée que les véritables manipulateurs, ennemis du Maroc, trouvent leur terrain de jeu. Ils créent des faux comptes par dizaines, les financent et les orchestrent avec soin, pour attiser la haine, amplifier les divisions et tirer profit du chaos qu’ils sèment. Là où le patriotisme devrait unir, eux cultivent le poison de la discorde à leur avantage. Le comportement indigne d’un sélectionneur ou d’une poignée de supporters enragés ne justifie en rien cette débauche de messages haineux contre une communauté qui, depuis des siècles, entretient avec le Maroc des liens fraternels et culturels profonds.
Il serait peut-être temps de rappeler que le vrai sport ne se mesure pas en likes ou en vues sur YouTube : il élève, il rapproche, il unit. Pas besoin de le transformer en tribune pour l’ego et le nationalisme de carton-pâte. Ces dérives, qu’elles passent par les réseaux sociaux ou les vidéos enflammées d’artistes autoproclamés nouveaux stratèges de la nation, sont aux antipodes de la politique du pays et de sa doctrine. Sous le leadership du Roi Mohammed VI, le Royaume a fait du rapprochement, du partenariat et de la coopération avec l’Afrique un pilier essentiel de sa diplomatie, la pierre angulaire de la coopération sud-sud. Pendant que certains se prennent pour des ministres de l’Intolérance sur Instagram, le Maroc qui travaille et se projette dans l’avenir, œuvre pour construire des ponts, tisser des alliances et renforcer la confiance entre les peuples. Mais ce stade de tous les exercés, si l’on continue à confondre score final et identité nationale, il ne restera plus qu’à fonder un parti politique né d’un tir au but raté, avec programme électoral, hymne officiel et slogan gravé dans la surface de réparation.
Autant aller jusqu’au bout de la logique. Puisque certains artistes ont décidé de troquer la mélodie contre le mégaphone, on pourrait suggérer au chanteur Douzi — bizarrement très investi dans cette grande œuvre de haine patriotico-footballistique — de franchir un pas supplémentaire. Pourquoi se contenter de vidéos enflammées sur Instagram quand on peut créer un parti politique à la sauce Le Pen, version locale ? Un programme simple, efficace, calibré pour les soirs de défaite : frontières émotionnelles fermées, hospitalité conditionnée au score final et expulsion symbolique à chaque penalty raté.
Le siège du parti pourrait être installé dans une surface de réparation, le logo un ballon entouré de barbelés, et le slogan limpide : « Le Maroc aux Marocains… surtout après 90 minutes ». On gouvernerait à coups de stories, on légiférerait sur WhatsApp et on désignerait l’ennemi du jour selon l’algorithme. Le football aurait enfin trouvé sa traduction politique parfaite : populiste, impulsive et totalement hors-jeu.
Derrière cette rage post-finale, se dessine une footbalisation malsaine des esprits et notre incapacité collective à accepter qu’un jeu reste un jeu. Et qu’une panenka ratée, aussi douloureuse soit-elle, ne justifie ni la haine, ni la xénophobie. Le fair-play doit se prolonger au-delà du stade…
Finale de toutes les tensions : Le Sénégal menacé de sanctions après la polémique
Dès le lendemain de la perte du sacre continental face au Sénégal, dans des conditions largement dénoncées, la Fédération royale marocaine de football (FRMF) a annoncé son intention de « recourir aux procédures légales » auprès de la Confédération africaine de football (CAF) et de la Fédération internationale de football (Fifa). Cette démarche fait suite au retrait momentané de l’équipe nationale sénégalaise du terrain, un épisode qui a suscité une vive controverse. Le président de la Fifa, Gianni Infantino, avait lui-même condamné des « scènes inacceptables » ainsi que « le comportement de quelques joueurs sénégalais et de membres du staff technique ».

Le règlement de la CAF est pourtant sans équivoque. L’article 82 stipule que toute équipe qui, pour quelque raison que ce soit, refuse de jouer ou quitte le terrain avant la fin réglementaire du match sans l’autorisation de l’arbitre est considérée comme perdante et définitivement éliminée de la compétition. Or, si les Lions de la Teranga ont effectivement quitté la pelouse, ils sont ensuite revenus, permettant à la rencontre d’aller à son terme. Il apparaît dès lors peu probable que le Sénégal perde son titre sur tapis vert. En revanche, une sanction financière semble inévitable. L’article 148 du code disciplinaire de la CAF prévoit en effet qu’une équipe qui refuse de poursuivre un match déjà entamé encourt une amende minimale de 20.000 dollars. Selon le média espagnol AS, cette sanction pourrait même atteindre 100.000 euros. Le sélectionneur sénégalais, Pape Thiaw, pourrait également être inquiété et être suspendu par la CAF comme cela a été évoqué par de nombreux médias. Considéré comme ayant encouragé ses joueurs à regagner les vestiaires après le penalty accordé au Maroc, il s’est excusé dès le soir même « pour le football ». Toutefois, il risquerait une suspension comprise entre deux et six matchs, une sanction qui pourrait le priver du premier match de la Coupe du monde face à la France, prévu le 16 juin.
Finale Maroc–Sénégal : Le coaching mental, grand absent
Walid Regragui a également été pris en défaut sur un terrain souvent invisible mais décisif : la gestion de la pression et de la guerre psychologique. En finale, le sélectionneur sénégalais a parfaitement exécuté un chaos calculé en ordonnant à ses joueurs de quitter la pelouse pour protester contre le penalty accordé au Maroc après la faute sur Brahim Díaz. Une manœuvre grossière en apparence, mais redoutablement efficace dans un contexte de finale sous haute tension. Face à cette tentative de déstabilisation, le rôle du sélectionneur marocain aurait dû être clair : resserrer les rangs, protéger mentalement ses joueurs, couper court à toute interférence extérieure. Or, les caméras ont montré un tout autre scénario.

de joueurs.
Au lieu de se regrouper autour de son équipe pour la blinder psychologiquement, Regragui s’est engagé dans un échange prolongé avec son homologue sénégalais, tentant de le convaincre de ramener ses joueurs sur le terrain. Un choix révélateur, qui a laissé les Lions de l’Atlas seuls face à une pression inhabituelle, dans un moment charnière du match. La séquence du penalty pose elle aussi question. Dans un contexte aussi lourd émotionnellement, le tir d’un penalty ne relève pas uniquement de la technique, mais d’abord du mental. Díaz était-il réellement le joueur le mieux placé pour assumer cette responsabilité à cet instant précis ? Pourquoi le sélectionneur n’est-il pas intervenu pour imposer le profil le plus aguerri, le plus solide psychologiquement, capable d’absorber la pression et de la transformer en avantage ?
Le coaching ne se limite pas aux schémas tactiques et aux changements de joueurs. Il est aussi, et peut-être surtout dans les finales, un art de la gestion émotionnelle. Anticiper les manœuvres adverses, neutraliser les tentatives de déstabilisation, protéger ses joueurs dans les moments de tension extrême : autant de missions que Regragui n’a pas pleinement assumées ce soir-là.
Sur le plan mental aussi, le sélectionneur marocain a failli. Et dans une finale africaine, où le rapport de force se joue autant dans les têtes que dans les jambes, cette défaillance n’est jamais anodine. Elle a pesé lourd, peut-être autant que les choix tactiques ou les occasions manquées.
Et les jeunes talents, bon sang !
Au lendemain de la désillusion de dimanche 18 janvier 2025 , une question revient avec insistance : pourquoi le sélectionneur des Lions de l’Atlas Walid Regragui n’a-t-il pas inclu dans sa liste des jeunes talents pourtant aguerris champions du monde U20 et de la Coupe arabe ? L’argument avancé par le coach – « ils sont encore jeunes » – peut sembler recevable à première vue. Mais il ne tient pas la route ou plutôt le terrain apparaît à l’ère du football moderne. La preuve par l’Espagne qui n’a pas hésité à confier les clés de son animation offensive au prodige maroco-espagnol de la Barça Lamine Yamal qui devient en 2024 champion d’Europe à seulement 17 ans! Le sélectionneur sénégalais, adversaire du Maroc en finale, a lui aussi lancé des joueurs de moins de 20 ans dans un match à très haute intensité, avec le succès que l’on connaît. Aujourd’hui, l’âge n’est plus un critère éliminatoire ; seul comptent le niveau réel et la capacité à répondre aux exigences du moment. L’argument de Regragui perd davantage de sa pertinence, surtout lorsque les jeunes concernés ont déjà remporté des compétitions majeures, comme une Coupe du monde U20 ou une Coupe arabe, dans des contextes de pression plus ou moins comparables à ceux d’une CAN.

Derrière ce choix contestable mais assumé, une autre lecture s’impose, plus politique que sportive. De nombreux observateurs pointent une tendance du sélectionneur à privilégier les joueurs qu’il connaît, qu’il a lui-même installés, même lorsque leur rendement est en baisse. À l’inverse, ouvrir la porte à de nouveaux profils, parfois réclamés par le public et les connaisseurs, revient implicitement à reconnaître que les choix antérieurs peuvent être discutés. Il ne s’agit pas nécessairement d’ego au sens caricatural, mais plutôt d’une volonté de conserver un contrôle total sur son groupe, quitte à brider l’audace et la concurrence.
Cette posture devient d’autant plus problématique lorsqu’elle se traduit par une gestion du banc difficilement défendable. Dans ces conditions, il est légitime de penser que des profils comme Zabiri, Maâma ou Hrimat, même sans être titulaires, auraient pu offrir cette étincelle, cette imprévisibilité offensive qui a tant manqué aux Lions de l’Atlas dans bien des matchs de la compétition. Le véritable problème dépasse donc la simple question de l’âge. Il tient à une absence de courage tactique dans les moments clés. Lorsqu’une équipe se heurte à un mur, lorsqu’un plan de jeu montre ses limites, un grand sélectionneur ose. Il ose le sang neuf, ose l’inconnu, peut surprendre l’adversaire et accepte même le droit à l’erreur plutôt que de subir passivement le scénario adverse…
La conclusion s’impose presque d’elle-même. Oui, certains jeunes stars du groupe des remarquables sélectionneurs Sekitioui et Wahbi méritaient au moins deux ou trois places sur le banc, sinon une entrée en jeu. Le sentiment dominant est celui d’une occasion manquée, non pas par manque de talents mais par excès de prudence et d’entêtement. Les raisons objectives de la défaite résident certainement là : avoir cru que l’expérience rassurante seule pouvait gagner un match qui exigeait aussi de la fraîcheur et de l’imagination. Le public marocain, exigeant mais lucide, aurait sans doute accepté une défaite avec de jeunes talents lancés dans l’arène. Ce qui est difficile à admettre et à digérer en revanche, c’est une défaite sans audace, sans remise en question et sans autocritique.
Faut-il ancrer la sélection dans son championnat ?
Abdellah Chankou
Au-delà des choix tactiques de l’entraîneur, une autre question structurelle s’impose désormais : celle de la composition même de l’ossature de l’équipe nationale. Le temps est peut-être venu pour le Maroc de repenser son équilibre entre talents expatriés et joueurs issus du championnat national.
L’équipe A est alimentée presque exclusivement par des binationaux évoluant dans des clubs européens. Certes, ce choix a permis au Maroc de franchir un cap en Coupe du monde, d’élever son niveau athlétique et tactique et de s’imposer sur la scène internationale ( 8e place classement du 19 janvier après la finale de la CAN). Mais il montre aussi ses limites dans un contexte bien spécifique : la Coupe d’Afrique des Nations. Cette CAN semble s’acharner sur le Maroc, comme une épreuve qui se répète et se dérobe sans cesse, malgré des efforts constants et des investissements considérables. Année après année, le Royaume s’obstine à poursuivre ce deuxième sacre continental qui lui échappe, au moment même où tout paraît réuni pour l’atteindre : infrastructures modernes, organisation maîtrisée, vivier de talents et ambitions clairement affichées. Pourtant, au bout du chemin, l’étoile tant espérée refuse toujours de se poser sur le maillot, laissant le sentiment amer d’un rendez-vous manqué. «Cette incapacité à ajouter une deuxième étoile au palmarès ne relève pas d’un manque de moyens, mais plutôt d’un blocage symbolique et mental, comme si la CAN demeurait une montagne que le Maroc gravit sans parvenir, pour l’instant, à en atteindre le sommet», explique un expert du ballon rond.
Or, la CAN obéit à des codes particuliers que seule la fréquentation régulière du football africain permet de maîtriser pleinement. Intensité, rythme haché, arbitrage permissif, terrains parfois exigeants, pression populaire : ce sont des paramètres que connaissent intimement les joueurs des clubs marocains habitués aux compétitions continentales. Le Raja, le Wydad, la Renaissance de Berkane ou les FAR ne découvrent pas l’Afrique ; ils la traversent chaque saison, la vivent y gagnent des titres et y forgent un mental de combat.
L’expérience montre encore une fois que briller en Ligue des champions européenne ou dans les grands championnats du Vieux Continent n’est pas synonyme d’efficacité dans une CAN, où les matchs se gagnent souvent sur la capacité à s’adapter, à résister et à imposer un rapport de force.
Il ne s’agit pas d’opposer les uns aux autres, ni de renier l’apport considérable des binationaux, mais de rééquilibrer l’ossature. Une sélection compétitive en Afrique doit s’appuyer sur un noyau de joueurs rompus aux réalités du continent, capables d’imposer le tempo, de gérer les temps faibles et de répondre au défi physique sans perdre le fil du jeu. Là réside sans doute l’un des principaux enseignements à tirer de cette magnifique CAN côté organisation et ferveur populaire, et l’un des chantiers prioritaires à attaquer de front : bâtir une équipe nationale qui ne soit pas seulement brillante sur le papier, mais taillée pour gagner des titres continentaux, en combinant l’exigence du football européen et l’intelligence du jeu africain. Sans cette synthèse, le Maroc continuera sans doute à impressionner… sans forcément soulever de trophée…
En principe, une équipe nationale est censée être le prolongement naturel de son championnat. C’est le cas en Égypte, en Afrique du Sud ou encore en Tunisie, où l’ossature de la sélection repose largement sur des joueurs issus des clubs locaux, rompus aux joutes continentales et porteurs d’une identité de jeu partagée. Le Maroc, lui, a fait un autre choix : celui d’une sélection largement dominée par des joueurs évoluant à l’étranger, souvent formés hors du pays et intégrés tardivement au projet national.Sur le papier, cette option semblait prometteuse. Elle a offert au Maroc une visibilité mondiale et un parcours historique en Coupe du monde. Mais à l’échelle continentale, le constat est implacable : ce modèle importé n’a pas produit les titres espérés. Une seule CAN dans l’histoire du foot national, remportée en 1976, et une succession de désillusions malgré des générations présentées comme dorées…La question coule de source : cette formule est-elle réellement adaptée aux exigences du football africain ?
Les détracteurs d’une incorporation des meilleurs éléments du championnat national dans l’équipe À avancent un argument récurrent : les clubs locaux manquent de niveau et les joueurs de compétitivité. L’argument est en partie fondé. Mais il révèle surtout une logique circulaire dangereuse. Car si les clubs ne progressent pas, c’est aussi parce qu’ils ne sont pas suffisamment intégrés au projet de l’équipe nationale. Exclure le championnat du cœur de la sélection revient à l’affaiblir durablement, en le privant de visibilité, d’attractivité et, par ricochet, de sponsors.
La solution n’est donc pas d’entériner cette faiblesse, mais d’en faire un levier. Rehausser le niveau du championnat passe par une réforme profonde des clubs : gouvernance modernisée, structures professionnelles, formation mieux encadrée, stratégie marketing crédible. C’est à ce prix que les clubs attireront des investisseurs, retiendront leurs talents et deviendront un véritable vivier pour l’équipe nationale.
Le Maroc laisse filer le trophée : La débâche de trop
Pénible et insupportable
Portés par leur public et grands favoris de la compétition, les Lions de l’Atlas ont laissé filer une CAN promise sur leur propre sol où toutes les conditions pour soulever le trophée étaient réunies. Face à des Lions de la Teranga plus lucides et mieux préparés mentalement, le Maroc a payé les choix tactiques de son entraîneur, son manque d’audace et une gestion approximative des moments clés.
ABDELLAH CHANKOU
Le scénario est cruel, presque insupportable. En finale de la CAN 2025, à domicile, dimanche 18 janvier sur le pelouse du stade Moulay Abdellah à Rabat, les Lions de l’Atlas ont vu leur rêve s’évanouir face aux Lions de la Teranga (1-0), au terme de prolongations stressantes après une ambiance chaotique provoquée par le coach sénégalais qui a ordonné à ses joueurs de quitter la pelouse en protestation contre un penalty accordé par l’arbitre sur une faute pourtant évidente sur Brahim Diaz en surface de réparation. Après le retour des joueurs sénégalais dans le jeu après une dizaine de minutes d’interruption, Le dénouement sera tragique, scellé après un penalty inexplicablement manqué par Brahim Diaz dans le temps additionnel. Une balle de match ratée, et avec elle, l’espoir d’un sacre que tout un peuple attendait depuis 1976. Au-delà de l’immensité de l’amertume, cette déconvenue inattendue interroge profondément les choix opérés par le sélectionneur Walid Regragui, notamment sur le plan offensif. Comment expliquer une telle stérilité devant le but tout au long de la compétition, culminant par deux matchs décisifs — la demi-finale contre le Nigeria et la finale contre le Sénégal — sans le moindre but inscrit ?
Alerte
La réponse se trouve en grande partie sur le banc de touche. Fidèle à ses certitudes, Regragui a persisté à lancer, souvent autour de la 75e minute, les mêmes profils : En-Nesyri, Igamane, Targhaline ou encore Ben Sghir. Or, aucun de ces joueurs n’a trouvé le chemin des filets durant toute la CAN. Une obstination difficile à comprendre, tant leur inefficacité offensive était devenue évidente au fil des rencontres.
Cette posture devient d’autant plus problématique lorsqu’elle se traduit par une gestion du banc difficilement défendable. La finale a ainsi vu des joueurs diminués, en méforme et même blessés prendre place sur le banc, d’autres, dont l’impact offensif était déjà connu comme limité dans ce type de rencontre, être appelés à la rescousse!
Plus troublant encore est le refus d’ouvrir le groupe à une nouvelle génération pourtant brillante. Pourquoi ne pas avoir injecté du sang neuf issu des U20 champions du monde ou des vainqueurs de la Coupe arabe ? Des joueurs comme Zabiri, Hrimate ou Tanane avaient largement le niveau et la légitimité pour apporter fraîcheur, audace et solutions offensives à une équipe en panne d’inspiration. Leur absence pose question. En s’accrochant à l’ossature du Mondial qatari — demi-finaliste héroïque, certes — Regragui semble avoir figé son projet dans le passé. Or, cet exploit historique n’a pas été confirmé depuis : ni lors de la CAN de 2023 remportée à domicile par la Côte d’Ivoire, ni lors de cette CAN 2025 jouée à domicile. Le football évolue, les adversaires s’adaptent, et les certitudes d’hier ne garantissent plus les succès d’aujourd’hui.
Walid Regragui restera à jamais l’homme du Qatar. Le sélectionneur qui a propulsé les Lions de l’Atlas dans le dernier carré d’une Coupe du monde, offrant au football marocain et africain une page d’histoire inédite. Mais le ballon rond ne se gère pas pas à coups de souvenirs exquis ni de contrait sur des séquences mémorables. Ce sport, devenu malheureusement la nouvelle religion de bien des peuples, exige des preuves renouvelées, une capacité à évoluer, à surprendre, à se réinventer. Or, depuis Doha, le projet Regragui s’est figé.
La CAN 2023 a sonné l’alerte. Un Onze national sans idées, sans audace, sans tranchant. Une équipe dominée dans l’engagement, désarmée tactiquement, incapable de répondre à l’intensité sud-africaine. Ce jour-là, l’élimination en 1/4 de finale n’était pas une simple contre-performance, mais un révélateur : la dynamique s’était inversée. Maintenir Regragui relevait déjà davantage de l’émotion que de l’analyse. La CAN 2025, organisée à domicile, n’a fait que confirmer cette vérité . Malgré un effectif riche, un public acquis à sa cause et des conditions idéales à tout point de vue, les Lions de l’Atlas ont manqué l’essentiel : marquer quand il le fallait. Deux matchs décisifs – dont la demi-finale contre le Nigeria, sans le moindre but, une finale perdue sur une inspiration adverse et un penalty mystérieusement raté par Brahim Diaz, symbole cruel d’une équipe arrivée au bout de son idée de jeu.
Suffisance
Tout au long de cette CAN de toutes les frustrations, les signaux d’alerte étaient pourtant là. Le match nul contre le Mali, la victoire poussive face à la Tanzanie avaient déjà mis en lumière les carences offensives des Lions de l’Atlas. Les succès contre la Zambie puis le Cameroun n’ont fait que masquer temporairement ces failles structurelles, sans jamais les corriger. Au final, c’est toute une nation qui se réveille démoralisée, frustrée, avec le sentiment amer d’un énième rendez-vous manqué.
Toutes les conditions étaient pourtant réunies pour que le trophée reste au Maroc : un public magnifique, la ferveur populaire, une organisation de haut niveau, l’expérience, le talent. Tout y était, sauf l’essentiel : le courage de remettre en question des choix devenus contre-productifs. Avant de rendre son tablier, Walid Regragui doit des explications au public. Non pas pour l’échec en lui-même mais pour une gestion offensive problématique qui a privé le Maroc de son plus grand rêve depuis près d’un demi-siècle.
En conférence de presse, au lendemain de la défaite face au Sénégal, il s’est réfugié derrière une formule devenue litanie : «c’est ça le foot, il est cruel». Une vérité générale, certes, mais qui sonne creux lorsqu’elle est martelée à chaque désillusion continentale. Car une question demeure, lancinante et sans réponse : pourquoi le football ne serait-il cruel qu’avec les Lions de l’Atlas lors des CAN ? à dire vrai, la cruauté du football n’est ni sélective ni obstinée. Lorsqu’elle se répète, elle cesse d’être un accident de parcours pour devenir un symptôme. Or, en deux éditions de la CAN, le Maroc version Regragui a quitté la compétition sans titre, malgré un statut de favori assumé, un effectif riche et, cette fois-ci, l’avantage décisif de jouer à domicile. À ce stade, invoquer le sort ou la fatalité relève moins de l’autocritique que de l’évitement. Le football est cruel quand on tente, quand on ose, quand on échoue malgré l’audace. Il l’est beaucoup moins quand on s’entête, qu’on recycle les mêmes recettes, les mêmes joueurs et qu’on refuse de questionner ses propres choix.
À force de brandir la cruauté comme explication métaphysique, le sélectionneur évite d’aborder l’essentiel: les limites de son projet africain, l’absence d’évolution tactique et la gestion discutable de son groupe dans les moments clés. In fine, le football n’est cruel que lorsque par suffisance ou entêtement les erreurs ne sont pas corrigées. Et c’est peut-être là la vraie cruauté: celle d’arguments peu convaincants face à des échecs qui, eux, se répètent. Jusqu’à l’insupportable.
Une finale de folie…
CHANKOU ABDELLAH
Les Marocains n’en reviennent toujours pas. La Coupe d’Afrique leur a filé entre les doigts et le pays reste groggy, encore sous le choc d’un sacre loupé in extremis et qui semblait promis. Toutes les conditions étaient pourtant réunies: une CAN organisée à domicile, des stades aux standards et une ferveur populaire rarement atteinte. À force d’y croire dur comme fer, beaucoup ont fini par confondre espoir et certitude. Et la chute n’en a été que plus brutale. Car cette finale ne s’est pas seulement perdue sur des détails tactiques, une faiblesse de la ligne offensive ou un manque de réalisme collectif. Elle s’est jouée à la 94ᵉ minute, sur un geste aussi fou qu’impardonnable : la panenka ratée de Brahim Diaz. Sans cet instant d’égarement, le Maroc aurait très probablement été sacré champion d’Afrique. Mais on ne tente pas un geste esthétique, en plus très mal exécuté, à la dernière minute d’une finale décisive censée offrir un sacre historique à toute une nation. Ce genre de fantaisie se tente quand on mène largement au score, pas quand un pays entier retient son souffle. Ce penalty était incompatible avec la poésie, il réclamait la précision et l’efficacité. Or le joueur du Real Madrid a choisi autre chose : l’envie de finir en beauté, de signer le geste parfait, de graver son nom dans l’histoire comme celui qui a offert le trophée à son pays. Un acte teinté d’ego, presque suicidaire sportivement, où l’individuel a pris le pas sur le collectif.
À vouloir entrer dans la légende par la grande porte, il a ouvert celle du cauchemar. Cette panenka ratée a agi comme un électrochoc. Elle a galvanisé les Lions de la Teranga, leur redonnant l’élan et la foi qu’ils semblaient avoir perdus. Dans la foulée, le Sénégal reprend le contrôle d’un match devenu irrespirable. Les dernières minutes du temps réglementaire se transforment alors en une longue séquence de chaos, déclenchée par le comportement scandaleux du sélectionneur sénégalais, entre interruptions, tension extrême et nervosité généralisée. Le jeu se disloque, les esprits s’échauffent, et la finale bascule dans une atmosphère lourde et confuse. En prolongations, le coup de grâce tombe. Pape Gueye surgit et inscrit le but qui fait basculer définitivement l’histoire. Les Lions de l’Atlas, touchés moralement, tentent bien de réagir, de forcer le destin une dernière fois, mais ils sont déjà brisés. Le mal est fait, le rêve s’ évapore.
Équipe redoutable, le Sénégal finit par soulever le trophée dans une ambiance chaotique. Le choc est tel que la déconvenue ne fait pas que des déçus : elle libère aussi des pulsions malsaines. Sur les réseaux sociaux ( lire l’article ), l’amertume se transforme en intolérance, parfois en haine envers les Sénégalais, comme si l’échec avait besoin d’un bouc émissaire pour être digéré. Quand le rêve se brise, la raison vacille. Brahim Diaz, lui, a tenté d’éteindre l’incendie sur Instagram, confessant avoir « mal à l’âme ». Celui qui avait conquis le public marocain par ses buts et sa rapidité en attaque lors des matchs précédents voulait entrer dans l’histoire. Ironie cruelle du football : il risque surtout de finir dans cette zone ingrate où l’on relègue ceux qui ont failli au moment décisif qui fait une histoire : la poubelle de l’oubli collectif. Désormais, la réalité s’impose sans ménagement. Gagner la CAN est un parcours du combattant, surtout sur le sol africain où rien ne se donne et où chaque erreur se paie cash. Et pendant que les années passent, l’attente s’allonge encore. Plus de cinquante ans après le premier et unique sacre de 1976, le rêve continue de se fracasser contre la même vérité : le football ne pardonne ni l’excès de confiance, ni l’ego mal placé, encore moins les panenkas ratées quand tout un peuple attend simplement un tir cadré.
De héros à symbole cruel : La panenka ratée de Brahim Díaz
Chouchou du public marocain tout au long de la CAN 2025, Brahim Díaz est passé en l’espace de quelques minutes du statut de héros à celui de symbole cruel d’une finale perdue. Dimanche soir, alors que la Coupe d’Afrique des nations 2025 semblait à portée de main, la finale remportée finalement par le Sénégal a basculé sur une séquence d’une intensité électrique.

Dans les dernières secondes du temps réglementaire, une faute d’El-Hadj Malick Diouf sur Díaz en pleine surface a provoqué une explosion de tension. Le penalty accordé au Maroc a déclenché une scène de chaos inédit: les joueurs sénégalais ont quitté la pelouse sur ordre de leur coach pour protester contre la décision arbitrale, interrompant le match pendant de longues minutes et plongeant la finale dans une atmosphère lourde, presque irréelle. Au terme de près de vingt minutes de confusion et de guerre psychologique, Brahim Díaz s’est présenté face à Édouard Mendy. Mais la panenka tentée par le joueur du Real Madrid, trop molle et mal exécutée, a fini dans les bras du gardien sénégalais, laissant le stade médusé. Ironie du sort, Díaz avait été l’un des grands artisans du parcours marocain, décisif à chaque match jusqu’aux quarts de finale inclus. C’est lui aussi qui avait insisté pour obtenir ce penalty, ultime occasion de faire basculer la finale. Cette fois, cependant, la magie n’a pas opéré. Le Maroc laissera passer sa chance, avant de s’incliner en prolongation. La CAN 2025 restera ainsi marquée par ce moment suspendu, où un geste malheureux a suffi à faire pencher l’histoire du mauvais côté.
Quel sort pour Regragui ?
En choisissant de prolonger le bail de Walid Regragui sans inflexion majeure, la Fédération royale marocaine de football ( FRMF) a fait le pari que l’exploit du Mondial au Qatar se reproduirait presque mécaniquement. Ce choix s’inscrivait pourtant dans un contexte où la fédération a consenti d’importants efforts en matière de formation, de structuration et de modernisation du football national, investissant massivement dans les infrastructures, les centres de formation et la professionnalisation de l’écosystème sportif. La CAN 2025, organisée à domicile, a cependant démontré que ces acquis, aussi précieux soient-ils, ne suffisent pas à eux seuls. Le football ne se nourrit pas de souvenirs ni de certitudes acquises, mais d’idées neuves, de concurrence saine et de décisions courageuses prises au moment opportun.

Walid Regragui, deux CAN ratés…
Avec le recul, la question n’est donc plus de savoir si Walid Regragui est un bon entraîneur, mais si le Maroc n’a pas raté la séquence idoine pour tourner une page et ouvrir un nouveau cycle, en cohérence avec les ambitions affichés et les investissements consentis. Ce rendez-vous manqué pourrait expliquer, en partie, l’amertume d’une CAN perdue devant son public alors que tous les atouts étaient réunis : moyens humains, logistiques et organisationnels pour enfin rompre avec près d’un demi-siècle d’attente. Lorsque les résultats promis ne sont pas au rendez-vous, l’esprit d’exigence est censé primer sur la bienveillance. Dans le football de haut niveau, l’échec appelle des décisions fortes et fermes. Il ne s’agit pas seulement de changer quelques noms, mais parfois de revoir en profondeur l’architecture sportive, de remettre en question des certitudes installées et, le cas échéant, de trancher au sommet. Certains pays vont jusqu’à décréter la dissolution de l’équipe nationale non pas par nihilisme, mais par la conviction qu’il faut parfois déconstruire pour mieux reconstruire. Car reconstruire n’est pas synonyme de recul ou de perte de temps. C’est accepter de repartir sur des bases plus saines, plus cohérentes et plus sûres pour revenir en force après avoir tiré les enseignements des échecs antérieurs.
C’est à cette condition, et à cette condition seulement, que le retour en force sur la scène africaine cessera d’être une promesse pour devenir une réalité tangible, un objectif réellement atteignable. Après deux ratages consécutifs en Coupe d’Afrique, le sort de Walid Regragui est en question. Son parcours, se limitant jusqu’ici à des promesses et à une demi-finale prestigieuse en coupe du monde en 2022, reste paradoxal : à part ces deux performances, il n’a offert au Maroc aucun titre concret, alors que le pays disposait d’un vivier de talents tout en offrant des conditions idéales pour remporter la CAN disputée à domicile.
Difficile de ne pas évoquer le contraste frappant avec ses collègues. Mohamed Wahbi, le coach belgo-marocain des U20, et Tarik Sekitioui, à la tête des joueurs locaux, ont chacun su transformer leurs équipes en machines à succès, décrochant respectivement la Coupe du Monde U20 en 2025 au Chili et la Coupe Arabe la même année au Qatar. Là où les deux sélectionneurs, d’un tempérament réservé à l’inverse d’un Regragui un peu trop bavard sur les bords, ont su capitaliser sur le potentiel de leurs joueurs et imposer une vision gagnante, Regragui a accumulé les occasions manquées, souvent critiqué pour ses choix tactiques et sa gestion des talents offensifs.
Normalement, après ces deux CAN ratées, Regragui devrait déjà plier bagage et laisser la place à un autre entraîneur. Sauf s’il promet au Maroc… la Coupe du Monde 2026 ! Une promesse digne d’un magicien ou d’un voyant, tant la tâche paraît colossale. Entre-temps, les supporters peuvent se consoler en se disant qu’au moins, malgré les échecs continentaux, Regragui aura transformé chaque finale perdue en suspense haletant… et chaque penalty raté en affaire nationale, voire nationaliste… Reste que la carrière de Regragui avec les Lions de l’Atlas pourrait fortement rester marquée par l’inachevé. Le football marocain, lui, continue d’attendre Godot alors que la patience des supporters s’épuise par une très longue attente…








