Dépasser l’aléa climatique… 

Abdellah Chankou, directeur de la publication.

Il faut remonter bien plus loin dans le temps pour retrouver une pluviométrie aussi exceptionnelle, doublée d’un enneigement d’une ampleur comparable. Cette embellie climatique, qui devrait générer une récolte céréalière record estimée à près de 80 millions de quintaux, agit comme un puissant moteur de croissance. Son effet est immédiat : le Produit intérieur brut ( PIB) national pourrait être propulsé jusqu’à 6 %, porté par la reprise agricole et son impact sur les secteurs connexes, la consommation intérieure et l’ensemble de la chaîne économique.

Mais, il ne faut pas s’y tromper : cette embellie reste fragile. À la moindre crise pluviométrique, le PIB, comme cela a été constaté lors des années de vaches maigres, dévisse de plusieurs points, rappelant au passage une réalité structurelle tenace : malgré sa diversification, l’économie marocaine demeure largement dépendante des aléas climatiques. Ce paradoxe met en lumière une fragilité persistante. Tant que la création de valeur, l’emploi et la croissance resteront fortement corrélés à la pluviométrie, la performance économique du pays continuera d’osciller entre euphorie agricole et inquiétude climatique. Autrement dit, au Maroc, le PIB monte quand il pleut… et s’effondre quand les nuages se font rares. On a beau vanter à longueur de discours les performances de l’automobile et de l’aéronautique, érigées en locomotives de l’industrie nationale, rien n’y fait lorsque le ciel décide de faire des siennes.

Un siècle plus tard, l’enjeu n’est plus d’attendre la pluie pour gouverner, mais de gouverner pour ne plus dépendre de la pluie…

La diversification industrielle, aussi réelle soit-elle, montre ici ses limites : ni les chaînes de montage automobile de Tanger ni les usines aéronautiques de Nouaceur ne peuvent compenser une mauvaise campagne agricole. Quand il pleut, tout va ; quand il ne pleut pas, même les « locomotives » industrielles restent à quai. Chaque bonne saison agricole fait grimper les indicateurs, chaque sécheresse les fait chuter, comme si la croissance nationale restait suspendue au thermomètre des barrages et aux cumuls de précipitations. Mais est-ce normal que la croissance reste toujours suspendue aux caprices climatiques bien plus qu’aux efforts d’industrialisation? D’où l’urgence d’un changement de paradigme en envisageant sérieusement d’extraire les 80 millions de quintaux, synonymes d’une bonne année agricole, de la loterie climatique. Rien de tel pour sécuriser à l’avance ce volume stratégique par son intégration dans un périmètre irrigué ( par le dessalement ) structuré le long du littoral. Une telle approche présente l’avantage de sanctuariser la production céréalière de base, indépendamment des cycles de sécheresse ou de pluies bienfaitrices. 

En protégeant ce socle de production, le Maroc se doterait ainsi d’un véritable bouclier économique : le PIB serait moins exposé aux chocs climatiques, tandis que la sécurité alimentaire nationale serait renforcée. Et last but not least, cette stratégie réduirait mécaniquement le recours aux importations de céréales, lesquelles ont atteint des niveaux records durant les dernières années de stress hydrique, grevant la balance commerciale et exposant le pays aux fluctuations des marchés internationaux. En clair, il ne s’agit plus seulement de se réjouir quand il pleut, mais de transformer les bonnes années agricoles en acquis structurels. Sécuriser l’essentiel de la production céréalière par l’irrigation, c’est faire passer l’agriculture marocaine du registre de l’incertitude climatique à celui de la souveraineté économique. Ainsi, en sécurisant durablement sa production céréalière et en protégeant son PIB des caprices du climat, le Maroc pourra enfin démentir la célèbre formule de Lyautey, lancée dans les années 1920 : « Au Maroc, gouverner, c’est pleuvoir.» Un siècle plus tard, l’enjeu n’est plus d’attendre la pluie pour gouverner, mais de gouverner pour ne plus dépendre de la pluie…

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