On peut détruire des bases. On peut éliminer des dirigeants. On peut pulvériser des centres de commandement. Les frappes peuvent affaiblir, désorganiser, intimider. Elles peuvent détruire des infrastructures, éliminer des cadres, éroder des capacités militaires. Mais elles ne remplacent ni une stratégie politique ni une présence sur le terrain. À un moment, si l’objectif réel est de faire chuter un régime, il faut envoyer des troupes au sol, contrôler des villes, sécuriser des institutions, gérer le vide institutionnel. Et encore… L’histoire récente montre que même l’occupation militaire ne garantit ni l’adhésion d’une population, ni la stabilité durable, ni la naissance d’un ordre politique viable.
Les frappes américano-israéliennes contre l’Iran s’inscrivent dans une logique brutale : frapper vite, frapper fort, décapiter le régime dans l’espoir qu’il s’effondre. L’illusion est ancienne. Elle a un précédent. Irakien. Libyen. Afghan. Et pourtant, elle revient. La réalité qui s’impose à tous est inquiétante : une phase d’incertitude et d’insécurité sans précédent s’ouvre au Moyen-Orient. Présentées comme des opérations ciblées visant à neutraliser des capacités militaires et à prévenir une menace stratégique, elles s’inscrivent dans une logique de dissuasion assumée. Mais au-delà de la démonstration de force, une question fondamentale reste posée : quelle vision politique accompagne l’usage de la puissance militaire ?
Israël et son parrain américain ne semblent pas de poser ce genre de question. Pour la bande à Netanyahou, le république islamique n’est pas un simple adversaire. C’est l’unique puissance régionale capable de contester la suprématie militaire et stratégique d’Israël. Affaiblir Téhéran, c’est neutraliser l’axe de résistance qui traverse le Liban, la Syrie et au-delà.
Un Iran fragmenté ou durablement déstabilisé laisserait un vide. Et dans un Moyen-Orient où les équilibres sont précaires, le vide profite toujours au plus fort. L’opération « Furie épique » dépasse donc la seule logique de « dissuasion ». Elle participe d’une recomposition stratégique où l’objectif implicite est dans équivoque : empêcher l’émergence d’un rival régional capable de limiter la marge de manœuvre du colonisateur israélien dans ses visées hégémoniques.
Pris en étau entre leur dépendance sécuritaire vis-à-vis de Washington et la crainte de représailles iraniennes sur leurs infrastructures stratégiques, les monarchies du Golfe avancent sur une ligne de crête périlleuse, contraintes de soutenir sans s’exposer, d’aligner sans provoquer, au risque d’être malgré elles les premières victimes d’une guerre dont elles ne maîtrisent pas les cartes.
L’impression qui se dégage est celle d’un président américain qui, au lieu de contenir l’incendie proche-oriental, y a jeté une étincelle supplémentaire, engageant la région dans une spirale d’escalade dont les conséquences dépassent de loin le calcul tactique initial et donnent le sentiment d’une décision prise davantage dans l’affirmation de puissance que dans la maîtrise stratégique.
Donald Trump s’était présenté comme l’homme qui mettrait fin aux « guerres sans fin ». Il revendiquait un statut de négociateur, allant jusqu’à réclamer le prix Nobel de la paix, promettait la rupture avec l’interventionnisme US d’antan. Or voici l’Amérique engagée dans une escalade directe contre un État souverain, au mépris du droit international et sans mandat clair de l’ONU. La doctrine de « pression maximale » se transforme en démonstration de force maximale.
Si l’objectif est le changement de régime, l’histoire devrait pourtant inciter à la prudence. En 2003, sous George W. Bush, l’Irak était censé devenir un modèle démocratique. Il a été transformé en champ de ruines et en berceau de nouvelles radicalités avec des dizaines de milliers de morts civils. En 2011, la chute de Mouammar Kadhafi devait ouvrir la voie à la stabilité en Libye. Elle a installé une instabilité chronique alimentée par de fortes divisions claniques tout aussi meurtrières. En 2021, après vingt ans de guerre, les Taliban reprenaient Kaboul, révélant l’échec d’un projet imposé de l’extérieur. À chaque fois, c’est la même erreur qui se répète : croire que la supériorité militaire suffit à façonner un nouvel ordre politique ou géopolitique.
Dans cette poudrière proche-orientale, on ne peut non plus continuer à ignorer le cœur et l’origine du problème : la question palestinienne. L’absence d’un règlement durable de ce dossier par la fin de la colonisation israélienne nourrit depuis des décennies tensions, haine et radicalisations sur fond de cycles de violences interminables. Sans une Palestine indépendante, point de paix réelle et durable. Dans ce contexte inflammable, frapper l’Iran ne traite pas la racine de l’instabilité et de l’insécurité. Cela ajoute une couche supplémentaire de confrontation dans une région enracinée dans les intégrismes et où des accalmies temporaires masquent des problèmes de fond non résolus.
D’aucuns voient dans cette façon de faire une stratégie assumée : maintenir les adversaires potentiels dans un état de faiblesse chronique pour garantir une domination stratégique incontestée. Un Iran affaibli, économiquement asphyxié, militairement ciblé, serait moins capable de projeter son influence. Mais ce pari est dangereux. Car le chaos ne se laisse pas contenir dans des frontières soigneusement dessinées. Il déborde. Il contamine. Il se retourne contre ceux qui pensaient pouvoir l’instrumentaliser.
L’Iran n’est ni l’Irak de 2003, ni la Libye de 2011, ni l’Afghanistan post-2001. C’est une puissance régionale structurée, qui occupe une place structurante dans l’architecture stratégique du Moyen-Orient, dotée d’institutions enracinées, d’un appareil sécuritaire dense et d’un réseau d’alliances régionales. Penser qu’une campagne de frappes ciblées et l’élimination de figures du régime suffiraient à provoquer un basculement politique relève d’une lecture simpliste des dynamiques internes.
Dans une région marquée par des alliances mouvantes et des tensions latentes, toute déstabilisation majeure comporte un risque d’effet domino. L’Iran, par sa taille, sa population, son poids énergétique et son rôle géopolitique, représente un risque démultiplié. Une déstabilisation brutale pourrait provoquer des répercussions bien au-delà de ses frontières. C’est pour cela que toute action militaire devrait s’accompagner d’une réflexion approfondie sur ses conséquences à moyen et long terme. L’expérience montre toutefois que la planification de « l’après » est souvent le maillon faible des interventions extérieures.
Quel cadre diplomatique pour désamorcer l’escalade ?
Quel mécanisme pour éviter une régionalisation du conflit ?
Quelle stratégie pour prévenir une radicalisation accrue ?
Sans réponses claires, la démonstration de force et l’aventurisme guerrier risquent de produire davantage d’instabilité que de sécurité. À défaut de stratégie politique lisible, la puissance militaire devient un accélérateur de chaos plutôt qu’un instrument d’ordre. Chaque frappe appelle une riposte, chaque riposte élargit le théâtre des hostilités, et l’engrenage finit par échapper à ceux-là mêmes qui pensaient en maîtriser le tempo. Ce qui est présenté comme une opération de dissuasion peut se transformer en conflit régional durable, avec son cortège de morts d’innocents, fractures diplomatiques, de chocs économiques et de radicalisations accrues. Un saut périlleux dans l’inconnu dont personne ne peut prédire ni l’ampleur, ni le coût, ni l’issue.








