Les frappes qui ont visé plusieurs infrastructures dans les monarchies du Golfe marquent un tournant. La confrontation entre l’Iran, Israël et les États-Unis rattrape une région qui se croyait à l’abri des turbulences du Moyen-Orient.
Ahmed Zoubaïr
L’image soigneusement construite à grand renfort de communication par les monarchies du Golfe – îlots de stabilité, vitrines de modernité et refuges de prospérité au cœur d’un Moyen-Orient tourmenté – vient de voler en éclats. En quelques heures, la carte postale a perdu de son éclat. Les frappes de drones qui ont visé, samedi 28 février, des hôtels emblématiques de Dubaï ainsi que son aéroport international, celui de Koweït City et des bâtiments résidentiels à Manama, avant d’atteindre le port stratégique de Port de Duqmau sultanat d’Oman et un pétrolier au large de ses côtes, ont instantanément fait le tour du monde. Gratte-ciel illuminés, marinas luxueuses et hubs aériens ultramodernes : ces symboles d’ouverture et de puissance économique sont devenus, en l’espace d’un week-end, des cibles militaires. Le choc est d’abord psychologique. Car au-delà des dégâts matériels, c’est la promesse implicite d’immunité géopolitique qui vacille. Les monarchies pétrolières notamment les Émirats arabes-Unis et le Qatar avaient parié sur la diversification économique, la diplomatie d’équilibre et l’investissement massif dans la sécurité pour se tenir à distance des convulsions régionales. Or, la guerre les a rattrapés.
Le scénario redouté depuis des années par les capitales du Golfe — être aspirées dans l’affrontement opposant l’Iran à Israël et aux États-Unis — s’est matérialisé avec brutalité. Dès les premières frappes américano-israéliennes sur son territoire, Téhéran a mis ses menaces à exécution. En visant les alliés arabes de Washington, mais aussi la Jordanie et l’Irak, la République islamique a cherché à élargir le théâtre du conflit et à en internationaliser le coût. Cette extension du champ de bataille change la nature même de alliances deviennent des lignes de fracture et où chaque capitale se transforme en maillon potentiel d’une chaîne d’escalade. En visant les infrastructures civiles et énergétiques du Golfe, Téhéran ne cherche pas seulement à riposter : il envoie un message stratégique. Aucun partenaire de Washington ne sera épargné. Les bases militaires, les ports commerciaux, les aéroports internationaux et les installations pétrolières deviennent autant de leviers de pression. Objectif : faire payer un prix collectif à l’agression israélo-américaine et contraindre les États du Golfe à reconsidérer leur alignement sécuritaire.
Spirale des violences
Le danger est double. D’un côté, la militarisation accélérée des monarchies du Golfe, contraintes de renforcer leurs défenses et d’ouvrir davantage leur espace aux forces américaines, ce qui les expose encore plus. De l’autre, la vulnérabilité économique d’une région dont la stabilité repose sur la fluidité du commerce, de l’aviation et surtout de l’énergie. Une perturbation prolongée des routes maritimes, des exportations d’hydrocarbures ou des hubs aériens pourrait provoquer une onde de choc mondiale : flambée des prix du pétrole, tensions sur les marchés financiers, insécurité alimentaire dans plusieurs régions dépendantes des importations. Les conséquences se font déjà sentir… Mais au-delà des chiffres et des marchés, c’est un risque plus profond qui se profile : celui du chaos régional.
Si les frappes se multiplient, si les représailles deviennent systématiques, si des groupes armés alliés à l’Iran s’activent dans différents pays, la région pourrait basculer dans une logique de guerre diffuse et permanente. Une guerre sans front clair, sans calendrier, sans issue négociée visible. Les pays du Golfe, qui ont réussi jusque-là à se tenir à l’écart des conflits voisins, se retrouvent désormais malgré eux happés par la spirale des violences. Les investisseurs s’interrogent. Les expatriés s’inquiètent. Les opinions publiques locales, jusque-là spectatrices, deviennent soudainement concernées. La stabilité n’est plus un acquis ; elle devient un enjeu. En élargissant le conflit au-delà de ses frontières, l’Iran prend le risque d’un affrontement généralisé. Mais en déclenchant une offensive sans cadre multilatéral clair, les Etats-Unis de Trump et Israel ont ouvert une boîte de Pandore. Entre calcul stratégique et démonstration de force, la voie de la fin des hostilités semble pour le moment difficile à atteindre…
Et pendant que les sirènes rythment le quotidien des populations locales, la région avance dangereusement vers un point de non-retour. Ce qui était hier un conflit ciblé menace désormais de se transformer en crise systémique. Et dans un Moyen-Orient déjà saturé de tensions, l’illusion d’une stabilité à l’abri des crises vient de se dissiper.
Dubaï Le Quand la guerre rattrape la vitrine du Golfe
Les missiles ont zébré le ciel de Dubaï après les frappes menées par États-Unis et Israël contre l’Iran. Pendant quelques minutes, l’émirat qui s’était construit une réputation mondiale de stabilité et de sécurité a découvert le bruit très réel d’une guerre régionale. Depuis les balcons des tours de verre qui dominent la ville, certains résidents ont d’abord filmé la scène comme on capte un événement spectaculaire. Les traînées lumineuses des interceptions antimissiles au-dessus des gratte-ciel ont été transformées en contenu vidéo presque instantané, commenté en direct comme un spectacle improvisé. Dans ces images, on tentait d’identifier les engins dans le ciel comme on analyserait un gadget technologique ou une nouvelle tendance virale. Les explosions lointaines devenaient un décor, les sirènes un fond sonore. Mais très vite, l’ambiance a changé. Car derrière les images spectaculaires, une réalité s’impose brutalement : la guerre n’est plus une abstraction lointaine. Elle est désormais visible depuis les fenêtres de la ville. L’émirat, peuplé à près de 90 % d’expatriés et longtemps présenté comme un havre de prospérité et de sécurité au cœur d’une région instable, découvre soudain sa vulnérabilité.
Les vols perturbés ou annulés, les messages d’alerte, les discussions anxieuses sur les réseaux sociaux ont remplacé l’insouciance des premières minutes. Dans les résidences de luxe et les quartiers d’affaires, les conversations ont changé de ton. Les passeports sont ressortis des tiroirs, les scénarios d’évacuation sont évoqués, et les inquiétudes circulent plus vite encore que les images filmées sur les smartphones. Ce moment marque peut-être une rupture symbolique pour l’émirat. Pendant des décennies, Dubaï s’est imposée comme une vitrine du Moyen-Orient moderne : un centre financier, touristique et commercial où la guerre semblait appartenir au paysage lointain du reste de la région. Or, lorsque les missiles traversent le ciel au-dessus des gratte-ciel, même brièvement, cette illusion de distance se fissure. La ville qui incarnait la promesse d’un refuge stable au cœur des turbulences du Moyen-Orient découvre à son tour que, dans une région traversée par les rivalités stratégiques, aucune oasis n’est totalement à l’abri des secousses de la géopolitique.








