Géopolitique de la dépendance

Abdellah Chankou, directeur de la publication.

Dans le théâtre complexe des conflits contemporains, les premières salves ne rugissent plus uniquement sur les champs de bataille. Elles résonnent désormais avec une violence sourde dans les méandres des marchés de l’énergie. L’escalade militaire contre l’Iran en offre une illustration aussi brutale qu’édifiante, transformant les cartels pétroliers en champs de tir économiques.

En l’espace de quelques rotations d’aiguilles sur les cadrans des bourses mondiales, le baril de pétrole a franchi le seuil symbolique des 115 dollars. Cette ascension fulgurante, tel un geyser de spéculation et d’angoisse, ébranle les fondations des places financières et ranime le spectre cauchemardesque d’un choc pétrolier planétaire, dont les répliques pourraient se faire sentir pendant des années.

Ce bouleversement majeur dépasse de loin la simple crise énergétique. Il porte en germe un séisme économique aux répercussions potentiellement dévastatrices, menaçant d’engloutir dans ses failles les nations les plus vulnérables, en particulier les économies émergentes dont l’échine est déjà courbée sous le poids des déséquilibres structurels.

Économies qui partagent une fragilité fondamentale : leur dépendance aux importations d’hydrocarbures, cordon ombilical qui les relie à la santé volatile des régions productrices. Cette dépendance agit comme un poison lent, prêt à se diffuser dans tous les artères de l’économie dès que le prix de l’or noir s’emballe, provoquant une onde de choc immédiate et systémique. Résultat : Les coûts de transport s’envolent, répercutant leur hausse en cascade sur l’ensemble des chaînes de valeur. Les denrées alimentaires, dont le transport dépend crucialement du carburant, voient leurs prix flamber, menaçant directement la sécurité alimentaire des populations les plus modestes. Les budgets publics, déjà sous tension, se distendent davantage sous le poids des subventions aux carburants, tandis que les déficits des balances commerciales se creusent, fragilisant les monnaies locales et érodant la confiance des investisseurs.

Pour des continents comme l’Afrique, l’Asie du Sud ou l’Amérique latine, cette flambée des prix agit comme un véritable impôt géopolitique, un prélèvement injuste imposé de l’extérieur, qui siphonne une part croissante de leurs richesses nationales. L’Afrique, particulièrement exposée, importe massivement des produits pétroliers raffinés, faute d’infrastructures de transformation suffisantes. Une simple variation à la hausse des cours mondiaux se traduit mécaniquement par une inflation importée qui asphyxie les secteurs du transport, de la production électrique et, in fine, le panier de la ménagère.

En d’autres termes, un conflit déclenché à des milliers de kilomètres peut, en quelques semaines, se métamorphoser en une crise sociale aiguë, érodant le pouvoir d’achat des populations. La géopolitique lointaine devient ainsi une réalité quotidienne, tangible et douloureuse.

C’est là l’un des paradoxes les plus cruels de la géopolitique contemporaine : le coût économique et humain des conflits est supporté de manière disproportionnée par ceux qui n’ont aucune part dans leur déclenchement.

Pour le Maroc, pays aux ambitions économiques affirmées mais structurellement dépendant des énergies fossiles, les répercussions de ce nouveau choc pourraient se révéler particulièrement aiguës et tester de nouveau la résilience de son modèle de développement.

Le Royaume, importateur net de la quasi-totalité de ses besoins en pétrole et en gaz, se trouve en première ligne. Chaque hausse significative et durable du prix du baril se traduit par un faisceau de pressions convergentes qui mettent à l’épreuve ses équilibres macroéconomiques : Un alourdissement considérable de la facture énergétique nationale, qui grève les réserves de change et réduit la marge de manœuvre financière du pays ; une flambée des coûts de transport et de production industrielle et agricole, qui érode la compétitivité des entreprises et menace les emplois ; une pression accrue sur les finances publiques, tenues de soutenir, via la Caisse de compensation, le prix du gaz butane, produit essentiel pour les foyers modestes, dans un contexte où les réformes de la subvention sont politiquement sensibles. Une accélération de l’inflation et un renchérissement du cout de la vie, qui rongent déjà le pouvoir d’achat des catégories vulnérables , pourraient mettre à rude épreuve la paix sociale si chèrement préservée.

De quoi compliquer singulièrement l’équation budgétaire du gouvernement. Là où l’on voit qu’une crise au cœur de la poudrière moyen-orientale peut, par un effet de domino impitoyable, se transformer en un casse-tête macroéconomique de premier ordre à Rabat, contraignant les autorités à des arbitrages douloureux entre soutien à l’activité, maîtrise des déficits et soutien du pouvoir d’achat.

L’inquiétude des économistes est d’autant plus vive que cette nouvelle crise pétrolière ravive le spectre d’un scénario que l’on croyait appartenir aux manuels d’histoire des années 1970 : la stagflation.

Ce terme redoutable désigne la combinaison toxique d’une croissance économique atone, voire récessive, et d’une inflation persistante et élevée. Le mécanisme est pervers : la hausse du coût de l’énergie renchérit les coûts de production pour toutes les entreprises, de la PME locale au géant industriel. Ces hausses sont répercutées sur les prix finaux, alimentant la spirale inflationniste. Simultanément, ce renchérissement agit comme un frein puissant sur l’activité économique, décourageant l’investissement et la consommation.

Face à ce dilemme, les banques centrales des pays développés comme émergents se retrouvent prises en tenaille. Relever leurs taux directeurs pour juguler l’inflation, quitte à asphyxier une croissance déjà chancelante ou au contraire, maintenir une politique monétaire accommodante pour soutenir l’activité, au risque de voir les prix s’emballer définitivement et les anticipations inflationnistes s’enraciner ? Pour les économies émergentes, souvent plus endettées et dépendantes des flux de capitaux étrangers, cette équation est encore plus périlleuse, chaque arbitrage comportant des risques de crises de change ou de défaut souverain.

Au-delà de la gestion de l’urgence, ce nouveau choc pétrolier qui se profile à l’horizon si la guerre devait se poursuivre agit comme un révélateur impitoyable d’une réalité structurelle trop longtemps négligée : la vulnérabilité énergétique chronique de nombreuses économies du Sud.

Tant que leur trajectoire de développement restera adossée à une dépendance massive aux importations d’hydrocarbures, ces pays demeureront des otages consentants des soubresauts géopolitiques du Moyen-Orient. Chaque crise dans la région du détroit d’Ormuz, ce goulet stratégique par où transite près du cinquième de la consommation mondiale de pétrole, peut déclencher une onde de choc planétaire, balayant sur son passage des années d’efforts de développement.

Au cœur de cette tourmente, une vérité amère s’impose avec force : dans l’économie mondialisée, aucune guerre n’est vraiment locale ni véritablement étrangère.

Une décision stratégique, une frappe militaire ou une escalade verbale décidée dans les cabinets feutrés de Washington, Téhéran ou Tel-Aviv peut, en quelques heures, faire flamber le prix du carburant à la pompe pour un chauffeur de taxi à Casablanca, renchérir le coût du pain pour une mère de famille à Dakar, ou contraindre un petit industriel de Jakarta à revoir ses plans d’investissement.

C’est là l’un des paradoxes les plus cruels de la géopolitique contemporaine : le coût économique et humain des conflits est supporté de manière disproportionnée par ceux qui n’ont aucune part dans leur déclenchement. Les populations des pays émergents, déjà confrontées à des défis de développement immenses, se retrouvent une fois de plus en première ligne, condamnées à payer une facture salée pour des guerres qui ne sont pas les leurs, subissant en silence le contrecoup de décisions prises par des boutefeux dangereux. 

La leçon stratégique qui émerge de cette crise est donc d’une clarté aveuglante pour les économies émergentes : l’impératif d’indépendance et de diversification énergétiques n’est plus seulement un combat écologique pour la préservation de la planète. Il est devenu une nécessité géopolitique vitale, un enjeu de souveraineté nationale et de résilience économique. L’accélération des investissements dans les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique n’est plus une option, mais une condition de survie dans un monde de plus en plus instable et incertain. Le Maroc l’a bien compris, qui a anticipé en investissant depuis plusieurs années dans les énergies renouvelables.

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