Pays du Golfe : La guerre hors champ 

Un immeuble en feu à Dubaï après la chute d’un missile…

Le mot d’ordre consiste à ne pas troubler l’ordre public, c’est-à-dire ne pas montrer ce qui pourrait inquiéter et faire fuir…

Saliha Toumi

Dans certaines régions du monde, la guerre fait du bruit… sauf sur les écrans de télévision et les réseaux sociaux. Là, c’est le black total, filtre intégré et réalité sous contrôle. Au Qatar comme à Dubaï, l’Arabie Saoudite ou le Koweït, le conflit dans ses séquences violentes ne se filme pas, ne se partage pas, et surtout ne se commente pas. A moins d’avoir un goût prononcé pour les séjours prolongés derrière les barreaux.

Au Qatar, capturer une explosion ou immortaliser un immeuble soufflé relève presque de l’acte subversif. Résultat : plus de 300 personnes interpellées pour avoir osé pointer leur caméra là où il ne fallait pas. Ici, la pédagogie est simple : vous filmez, on confisque ; vous publiez, on vous cueille. Et si, par malheur, votre vidéo contredit la version officielle, vous voilà promu propagateur de “rumeurs”. Autrement dit, ennemi de la stabilité nationale.

Dans ce théâtre parfaitement réglé, les autorités ne se contentent pas de surveiller : elles montent aussi au montage. Images supprimées, contenus bloqués, panique effacée. La guerre, oui… mais hors champ. Et tant pis si la réalité s’avère insistante : elle devra se plier aux exigences du scénario officiel. Même ambiance contrôlée du côté de Dubaï, où filmer un missile dans le ciel peut vous coûter jusqu’à deux ans de prison et une amende salée. Ici, le touriste imprudent apprend vite qu’entre une story Instagram et une cellule climatisée, la frontière est plus mince qu’il n’y paraît. Certains en ont fait l’expérience en mars 2026, après avoir capturé quelques images jugées… un peu trop réelles… Le mot d’ordre est le suivant : ne pas troubler l’ordre public, c’est-à-dire ne pas montrer ce qui pourrait inquiéter et faire fuir… Les sanctions, elles, sont bien réelles : amendes pouvant atteindre 200 000 dirhams, expulsion définitive, et une petite leçon de discrétion version pénale. Au fond, dans ces États du Golfe, la guerre est devenue un concept presque abstrait : elle existe, mais uniquement dans les communiqués officiels. Pour le reste, circulez, il n’y a rien à voir. Littéralement.


Dans cette grande fresque médiatique où la guerre se regarde comme un feuilleton, certains ont visiblement trouvé le bouton “recadrer la réalité”. Et dans ce domaine, difficile de ne pas citer Al Jazeera, véritable maestro du champ… et surtout du hors-champ.

Car pendant que la chaîne diffuse en boucle des images spectaculaires de destructions en Iran ou en Israël, un détail semble étrangement passer sous silence : le Qatar alors que le petit émirat gazier n’a pas été épargné par les missiles et drones iraniens.

Les faits, eux, sont têtus. Des dizaines de missiles visent depuis le début de la guerre le 28 février dernier le territoire qatari : des débris ont fait des blessés et des morts parmi la population et des interceptions ont illuminé le ciel de Doha à plusieurs reprises . Même des attaques de drones ont été signalées, perturbant jusqu’au trafic aérien . Bref, de quoi remplir largement quelques éditions spéciales… ou au moins un bandeau “alerte info”. Sur la chaine qatarie, l’alerte info c’est quand le prince Tamim Ben Hamad reçoit une communication téléphonique d’un dirigeant étranger pour explorer ensemble les voies susceptibles de pour contribuer à la désescalade. Pour le moment hors de portée.

Ici, la ligne éditoriale semble tenir en une règle simple : montrer la guerre, oui… mais de préférence chez les voisins. À domicile, on privilégie une version plus… apaisée. Une guerre sous contrôle, propre, presque théorique, un peu comme une tempête vue depuis une carte météo, mais sans la pluie.

Le paradoxe est saisissant. Diffuser abondamment les images de destructions des deux principaux belligérants , disséquer les frappes à distance, analyser les conflits en haute définition. Mais dès qu’il s’agit de montrer ce qui se passe sur son propre sol, le cadrage devient soudain… très serré. Trop serré, même : au point de ne plus rien voir.

On pourrait appeler cela du journalisme sélectif. D’autres parleront d’angle éditorial. Les plus taquins, eux, évoqueront une version très moderne du service après-vente national : quand la réalité devient un produit sensible, on ajuste l’image avant diffusion.

Un mot résume la situation : black-out. Pas une panne technique, non, une stratégie. Les images de guerre ? Interdites. Les vidéos de frappes ? À proscrire. Les scènes de panique ? Inexistantes par décret officieux. Dans des pays comme le Qatar ou les Émirats arabes unis, la réalité doit passer par un filtre bien plus strict qu’un simple montage : celui de la censure.

Résultat : une guerre sans images locales, sans témoins visibles, sans chaos apparent. Une guerre… propre. Sans dégâts . Ou plutôt, proprement invisible.

En somme, la liberté d’expression est la bienvenue, tant qu’elle reste décorative. On peut commenter, débattre, analyser mais certainement pas exposer ce qui pourrait ternir l’image de stabilité, ce produit d’exportation si soigneusement entretenu.

Ainsi se dessine une étrange géographie médiatique : des conflits hypervisibles chez les autres, et une invisibilité quasi totale à domicile. Comme si la guerre, une fois passée la frontière, perdait soudain le droit d’être filmée.

Au fond, ce n’est pas seulement un black-out de l’image. C’est un black-out du réel. Et dans cette obscurité soigneusement entretenue, une certitude demeure : dans le Golfe, la liberté d’expression ne disparaît pas, elle s’arrête juste au moment précis où elle commence à devenir intéressante.

Les plus lus
[posts_populaires]
Traduire / Translate