À Casablanca, l’unanimité tient lieu de discipline olympique où tout le monde décroche la médaille d’or: patrons, notables, élus, administrations. Tous sur la même ligne, aussi ferme qu’inopérante. Il faut un Palais des congrès et des expositions. Absolument. Tout de suite. Mais …
Saliha Toumi
Ça structurera, dit-on, ça rayonnera. Le seul petit problème ? On en parle depuis si longtemps que le projet flotte désormais entre la légende urbaine et la blague de comptoir. Comment expliquer que la capitale économique du royaume – vitrine du Maroc qui conquiert l’Afrique – continue à vivre sans palais des congrès à la hauteur de ses ambitions assumées ? Pendant que des villes autrement moins dotées bouclent leurs propres équipements MICE, Casablanca, elle, ne manque pas de réunions. Surtout celles qui servent à préparer d’autres réunions…
Effets d’annonce
Les chiffres, eux, donnent le tournis ou le fou rire. Un milliard de dirhams dans une version, quatre dans la suivante. PPP, tour de table équilibré, investisseurs étrangers déjà sur les rangs : sur le papier, tout est nickel. Reste que le papier n’a jamais coulé une seule dalle.
L’État et les collectivités locales ne seront pas de simples bailleurs, nous jure-t-on, mais des actionnaires éclairés. Façon élégante de dire que tout le monde veut être de l’aventure … Sans jamais sauter le pas . Pendant ce temps, le projet navigue entre études, arbitrages fonciers au point mort et effets d’annonce, tel un paquebot amarré à quai faute de commandant. Quant à l’emplacement définitif, il reste, lui aussi, définitivement à déterminer.
Au départ, on parlait de Bouskoura. Trois cent cinquante hectares de promesses emballées dans du papier cadeau. Le projet a depuis rejoint le cimetière discret des grandes illusions, enterré sans fleurs ni couronnes. Place nette pour la révélation suivante : cap sur Nouaceur. Quatre cents hectares cette fois, une « ville dans la ville » – palais des congrès, agropole, université, hôtels, commerces modernes : le grand ménage à trois entre l’utopie, le luxe et l’ennui. Validé depuis deux ans, dit-on. Deux ans déjà. Et toujours ce silence étrange qui entoure curieusement ce projet structurant censé avancer. Rituel oblige, on a donc sorti la « solution transitoire » : transformer la Foire internationale. En attendant mieux. Casablanca excelle dans l’attentisme érigé en politique publique. Le besoin, lui, reste là, criant, inchangé. La locomotive économique du pays continue d’abriter quelques événements dans des hôtels, pendant que son palais des congrès voyage de terrain en terrain sans jamais poser la première pierre.
Ici, valider un projet n’est pas un début d’exécution. C’est le point de départ d’un long sommeil administratif, une hibernation ponctuée d’études complémentaires et de réajustements. Jusqu’à ce qu’un nouveau site, encore plus ambitieux, vienne opportunément remplacer le précédent. Certaines sources qui connaissent les dessus des briques chuchotent une tout autre musique. Derrière les atermoiements techniques et les arbitrages interminables se cacherait une réalité moins avouable : des appétits fonciers bien aiguisés. Les prédateurs habituels, ceux qui savent que chaque année de flottement fait grimper la valeur du terrain, que chaque changement de site ouvre une nouvelle fenêtre de tir. Pendant que les dossiers s’empilent, quelques-uns se frottent les mains en attendant que le futur palais passe suffisamment près de leurs emprises pour justifier une petite plus-value arrangée entre amis. L’intérêt général ? Une notion charmante qui n’est célébrée que dans les discours. Cerise supplémentaire sur ce gâteau de ce blocage organisé: ce dernier fait les affaires de Marrakech.
Pendant que Casablanca piétine, la cité ocre, elle, ne piétine pas. Elle continue à rafler les gros événements, les incentives des multinationales, les grands salons, les congrès internationaux, les conférences à rallonge. Les mêmes organisateurs qui, dans un monde rationnel, devraient atterrir à Casablanca continuent de remplir les palaces de l’avenue Mohamed VI sans même jeter un regard en direction de la capitale économique. Marrakech n’a rien demandé, elle récolte.
Cerise satirique sur le gâteau : Casablanca attire déjà des investisseurs étrangers ( Émiratis, Espagnols, Allemands…) tous séduits par un projet… virtuel. Ce palais des congrès est devenu le symbole parfait d’une certaine gouvernance: bavarde sur les ambitions, muette sur l’exécution, prodigue en projections, avare en réalisations. Une maquette grandeur nature de ce que Casablanca pourrait être… si elle cessait de remettre à demain ce qu’elle promet depuis hier. Cet enlisement est d’autant plus incompréhensible que le palais des congrès qui tourne à l’Arlésienne est censé s’inscrire Une échéance qui représente pour le pays plus qu’un horizon calendaire. C’est un point de bascule, un levier majeur que les pouvoirs publics comptent utiliser comme levier pour changer d’échelle.
L’organisation de la Coupe du monde de football 2030 aux côtés de Espagne et du Portugal dépasse donc largement le cadre sportif: elle agit comme un catalyseur , un accélérateur et, surtout, un test grandeur nature. C’est un cap, parce qu’il impose une discipline collective. Infrastructures, transports, hôtellerie, urbanisme, services publics : tout doit converger vers un même objectif, dans un calendrier contraint. Nous sommes en 2026, à quatre ans de cette date importante, mais toujours pas de chantier pour notre palais des congrès , pas de grue, pas de pelleteuse, pas même une première pierre à offrir aux caméras pour le JT immuable de 20h30 du grand Laaraichi.








