L’art de raser l’histoire

Abdellah Chankou, directeur de la publication.

Plutôt que de manier le bulldozer avec autant de dextérité et de détermination, les autorités de Casablanca et Rabat gagneraient à mettre le cap sur Rome ou Athènes. Là-bas, ils apprendront au gré des flâneries dans les quartiers antiques et non pas en faisant du lèche-vitrine qu’on ne rase pas l’histoire au nom de la modernité : on la restaure, on la valorise et on en fait un puissant levier économique, culturel et touristique. Un séjour d’immersion dans ces villes chargées d’histoire leur ferait réaliser qu’un bâtiment ancien n’est pas un fardeau, mais une richesse ; qu’un quartier historique n’est pas un obstacle, mais une opportunité. Et qu’à force de vouloir moderniser sans mémoire, on finit par effacer ce qui donne une âme à la ville.

A ce rythme, on ne laisserait rien de marquant ou de mémorable aux générations futures, sinon seulement du béton sans passé et des façades neuves sans histoire à raconter… À Casablanca, la tension entre modernisation et préservation ne relève pas de la théorie : elle est concrète, visible, souvent brutale. Et l’Ancienne médina de Casablanca en est sans doute l’un des symboles les plus douloureux. Derrière les discours sur la modernisation, la fluidité urbaine et l’utilité publique, une tout autre réalité se dessine : celle d’une ville qui préfère la facilité de la table rase à l’intelligence de la réhabilitation.

L’Avenue Royale est restée à l’état de promesse pendant des décennies. La voilà qui se concrétise, mais à quel prix! celui d’un patrimoine soudain jugé encombrant, voire dispensable. Les populations concentrées dans les anciens quartiers de la métropole pleurent aujourd’hui la disparition de pans entiers de leur mémoire. En effet, l’ancienne médina n’est pas seulement un ensemble de bâtisses anciennes parfois fragilisées : c’est un fragment inestimable de l’histoire de la ville, de sa mémoire collective, antérieur aux grands bouleversements du XXe siècle, inscrit dans des lieux où cohabitaient depuis des décennies plusieurs communautés profondément attachées à leur environnement quoique dans des conditions difficiles. Avec ces démolitions disparaissent également des souvenirs, des commerces, des liens et des métiers transmis de génération en génération.

La très animée rue commerciale de Moha Ou Saïd, ainsi que les habitations qui l’entouraient, ont été réduites en poussière, à l’image du sort réservé au Grand Marché de Bab Marrakech. Les conditions de relogement et le calendrier des évacuations suscitent un profond malaise parmi les habitants, attachés à ces lieux de vie. Beaucoup se voient contraints de partir loin, avec des indemnisations jugées dérisoires, au prix de pénibles déchirements sociaux et professionnels. Encore une fois, l’absence de communication et de sensibilisation auprès des habitants est pointée du doigt. Ce qui choque dans cette triste histoire, ce n’est pas tellement la démolition en elle-même. C’est la brutalité du geste, l’évidence d’une décision verticale, imposée, qui balaie d’un revers de pelleteuse les attachements, les souvenirs, les équilibres sociaux. Comme si l’histoire de la médina n’était qu’un obstacle administratif à lever. Comme si ses habitants n’étaient qu’une variable d’ajustement dans un projet pensé ailleurs, pour d’autres logiques et intérêts.

On invoque l’insalubrité, le danger, l’urgence d’agir. Soit. Mais pourquoi ces urgences surgissent-elles précisément au moment où le projet doit avancer ? Pourquoi écarter la réhabilitation, pourtant possible dans bien des cas, au profit d’une démolition massive ? Le problème, à Casablanca comme dans d’autres villes en mutation rapide, c’est la tentation de la solution radicale : raser pour reconstruire du neuf, plus rentable, plus lisible, plus conforme aux standards contemporains. Cette démarche s’inscrit dans une vision urbaine tournée vers l’attractivité économique, les grands axes routiers, les projets immobiliers d’envergure. Elle produit des résultats visibles rapidement, mais elle peut aussi engendrer une perte irréversible de caractère.

Or, une approche plus équilibrée pourrait reposer sur plusieurs leviers : D’abord, une réhabilitation ciblée des zones les plus récupérables, avec des techniques adaptées aux tissus anciens. Cela suppose des investissements, une vision d’ensemble cohérente, la conviction politique que le patrimoine est un actif et non un frein. Et surtout des responsables dotés d’une compréhension fine des dynamiques du passé, des enjeux du présent et des trajectoires possibles de la société, afin d’éclairer et d’orienter les décisions. Ensuite, des interventions ponctuelles de démolition, limitées aux structures menaçant réellement ruine, accompagnées d’une reconstruction respectueuse du tissu urbain existant et non de projets totalement déconnectés de leur environnement.

Une ville qui oublie est une ville qui s’efface. Casablanca, elle, avance en laissant derrière elle des cicatrices ouvertes, comme si chaque génération avait pris soin d’arracher une page du récit collectif. 

Il y a aussi la question cruciale du relogement. Trop souvent, les opérations de “requalification” se traduisent par un déplacement des populations vers la périphérie, rompant des liens sociaux et économiques. Une transformation réussie devrait, autant que possible, maintenir les habitants sur place ou à proximité. Enfin, la médina pourrait être pensée comme un levier culturel et économique : artisanat, tourisme, circuits historiques. De nombreuses villes comme Rome ou Istanbul ont réussi à revitaliser leurs centres anciens sans les dénaturer en les transformant en pôles touristiques très prisés. Derrière ces opérations de démolition, une interrogation plus large s’impose : quelle ville sommes-nous en train de faire émerger ? Une métropole vitrine, alignée sur des standards internationaux, quitte à devenir interchangeable ? Ou une ville qui assume ses contradictions, son histoire, ses aspérités et qui font son originalité et sa force ?

À ces questions et d’autre, les réponses sont absentes en raison du mutisme des autorités. Resultat: la défiance mâtinée de colère grandit parmi les victimes de ces évacuations forcées. Une ville qui oublie est une ville qui s’efface. Casablanca, elle, avance en laissant derrière elle des cicatrices ouvertes, comme si chaque génération avait pris soin d’arracher une page du récit collectif. Et en la matière, Casablanca affiche …une histoire d’une richesse très étonnante. Il y a d’abord ces lieux qui furent des scènes de vie, de rêve, d’éveil. Le Théâtre municipal de Casablanca, inauguré en 1920 sous l’impulsion de Hubert Lyautey, a vu défiler des générations d’artistes et d’enfants émerveillés. Il a disparu en 1984, remplacé par un jardin sans mémoire, comme si l’on pouvait planter des arbres à la place des souvenirs.

Un peu plus loin, l’Aquarium de Casablanca, ouvert en 1962, offrait aux enfants une fenêtre sur les profondeurs marines. Détruit en 1987, il a emporté avec lui une certaine idée de la découverte et de l’émerveillement. Depuis, la mer semble avoir perdu une voix en ville. Et que dire des Arènes de Casablanca ? Ces gradins qui pouvaient accueillir des milliers de spectateurs ont vibré au rythme des voix de Abdelhalim Hafez, Ray Charles, Jacques Brel, Dalida ou encore Fairuz. Rasées en 1971, elles ont laissé place à un square. Comme si l’on avait décidé que la musique pouvait être remplacée par du silence aménagé.

Plus troublant encore, la disparition de l’Hôtel Anfa. Inauguré en 1910, ce joyau art déco avait accueilli en janvier 1943 la conférence historique réunissant Franklin D. Roosevelt, Winston Churchill, Charles de Gaulle et Mohammed V. Un lieu où s’est jouée une part de l’histoire mondiale… détruit en 1964. La spéculation, elle, ne garde pas d’archives. Casablanca a également tourné le dos à ses lieux de loisirs et de sociabilité. La piscine municipale, inaugurée en 1934, autrefois la plus longue du monde, a disparu sous l’ombre majestueuse de la Mosquée Hassan II. Quant aux anciennes piscines privées Comme Kon Tiki ou Eden Rock, elles se sont effacées lentement, livrées à l’oubli.

Même le cœur battant du centre-ville n’a pas été épargné. Les Galeries Lafayette de Casablanca, symbole d’élégance et d’ouverture, ont été sacrifiées pour élargir une place. Comme si l’histoire devait céder le passage à la circulation. Et avec elles, toute une constellation de salles obscures : Vox, Rialto, Monte Carlo, Colisée, Empire…où des générations ont appris à rêver dans le noir, avant que le rideau ne tombe définitivement. La liste est longue, presque étouffante. Une litanie de disparitions, où chaque destruction semble avoir été plus rapide que la réflexion qui aurait dû la précéder. Bulldozers contre mémoire, béton contre héritage. En détruisant l’ancienne médina pour faire place à une avenue attendue depuis des décennies, Casablanca donne le sentiment de solder son passé pour enfin tourner la page. Mais une métropole qui efface ses chapitres les plus anciens ne tourne pas une page : elle arrache des feuilles entières de son propre livre civilisationnel. Et ce vide-là, aucun projet, aussi ambitieux et colossal soit-il, ne pourra jamais le combler.

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