Croissance sans embauche!

Le gouvernement sortant  s’est employé à vendre un bilan  flatteur: celui d’un Maroc en mouvement, porté par les grands chantiers, les investissements publics massifs et la promesse de campagne RNI d’un million d’emplois. Ce storytelling, relayé à coups d’envolées  sur « l’État social placé au cœur de l’action gouvernementales», la relance économique et l’attractivité du Royaume, vient de voler en éclats. Et cette fois, ce ne sont ni les partis d’opposition, ni le le HCP ou le Cese, ni les réseaux sociaux qui dressent l’inventaire accablant, mais la Banque mondiale que le gouvernement ne saurait accuser de lecture orientée ou de mauvaise foi.

Dans son rapport d’avril 2026, l’institution de Bretton Woods livre un constat implacable mille fois  dressé : le Maroc ne crée pas suffisamment d’emplois pour absorber sa population active, et la situation s’est même aggravée ces dernières années. Le diagnostic est d’autant plus fort qu’il émane d’un organisme généralement mesuré dans ses formulations. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Entre 2000 et 2020, le déficit annuel de création d’emplois était déjà préoccupant, avec environ 215.000 actifs laissés sur le carreau chaque année. Mais entre 2020 et 2024, ce déficit bondit à 370.000 personnes par an. Autrement dit, sous le mandat du gouvernement sortant, la machine économique produit davantage de chômage qu’elle ne génère d’opportunités.
Résultat : le taux de chômage atteint désormais 13,1 %, un niveau inédit depuis un quart de siècle. Quant aux jeunes de 15 à 24 ans, près d’un sur deux est exclu du marché du travail. Une statistique qui devrait donner des insomnies à n’importe quel gouvernement tant elle porte en elle les germes de la marginalisation, du désespoir  et d’une menace sur la cohésion sociale.

Au-delà des slogans et des promesses, le rapport de la Banque mondiale met  en lumière une réalité difficile à nier  : le Maroc ne souffre pas seulement d’un ralentissement conjoncturel, mais d’un problème structurel de création d’emplois. Cette crise de l’emploi, loin d’être un simple indicateur économique, constitue aujourd’hui l’un des principaux défis sociaux et politiques du pays.

Ce constat est d’autant plus préoccupant qu’il est en profond décalage avec les atouts considérables dont dispose le Maroc : position géographique privilégiée, stabilité politique reconnue, infrastructures modernes, accords de libre-échange multiples, potentiel industriel réel et  une jeunesse créative  et ambitieuse. Pourtant, ces atouts ne se traduisent pas suffisamment en emplois durables, qualifiés et accessibles. C’est là tout le paradoxe : un pays qui avance sur plusieurs fronts, mais qui peine encore à offrir à sa population active les perspectives économiques qu’elle est en droit d’attendre.
L’autre grand paradoxe aussi c’est que le Maroc continue de générer  de la croissance : une progression du PIB, selon la BM, comprise entre 4 % et 4,7 % en 2026. Mais cette croissance est qualifiée de « croissance sans emplois ». Une formule cinglante, tant  elle résume l’échec du modèle actuel : l’économie progresse sur le papier, tandis que la société s’enfonce dans la précarité.

Ce paradoxe révèle une vérité que le discours officiel tente souvent d’occulter : tous les points de croissance ne se valent pas. Lorsque la richesse créée reste concentrée, lorsque l’investissement public nourrit davantage les grands groupes que le tissu productif, lorsque l’économie souterraine domine et que les petites entreprises peinent à grandir, la croissance cesse d’être un moteur d’ascension sociale. Elle devient un indicateur abstrait, déconnecté de la vie réelle.

Le rapport souligne plusieurs failles structurelles. D’abord, un tissu économique composé à 94 % de très petites et moyennes entreprises aux capacités d’embauche limitées. Ensuite, un marché du travail incapable de suivre le rythme démographique : les nouveaux arrivants sont 2,5 fois plus nombreux que les emplois créés. À cela s’ajoute la très faible participation des femmes à l’activité économique – à peine 19 % – ainsi que la prépondérance  de l’informel.

Mais ce que la Banque mondiale ne dit pas c’est que cette croissance stérile  renvoie aussi  quelque part aux défaillances des régions qui, malgré leur potentiel, n’attirent pas assez d’investissements créateurs d’emplois. L’absence de stratégies territoriales cohérentes, la persistance des disparités spatiales et la faiblesse de l’accompagnement local font que des zones entières restent à l’écart de la dynamique économique, neutralisant l’effet espéré des grands projets nationaux.

Prenez, par exemple, l’autoroute Casablanca–Béni Mellal. Cet investissement public colossal était censé constituer un véritable levier d’attractivité pour la région de Béni Mellal, en favorisant la création d’emplois et le développement économique. Pourtant, cette région, qui regorge d’atouts touristiques et agricoles non négligeables, peine encore à transformer son potentiel en dynamique durable de croissance et d’emploi.

Cette dissonance  soulève des interrogations quant au caractère effectif  de la coordination entre l’action publique menée à l’échelle centrale et le travail des élus ainsi que des autorités régionales, censée opérationnaliser la déclinaison territoriale des politiques publiques. Toutes ces défaillances et insuffisances    mettent  finalement en lumière la nécessité de faire émerger de véritables régions dynamiques et entreprenantes, portées par un personnel politique de qualité, capable de mouiller la chemise pour impulser le développement et accompagner le décollage économique et social de son territoire. 

En matière de régionalisation comme levier de développement, force est de reconnaître que le Maroc a accumulé un retard considérable, faute d’une véritable volonté politique de doter les régions de pleins pouvoirs et de les responsabiliser pleinement. À défaut d’une régionalisation aboutie plombée par l’incurie partisane , le pays s’est engagé dans des expériences successives qui révèlent, à chaque étape, leurs limites en matière de gouvernance, d’efficacité et d’impact sur le développement territorial.

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