Avec la nomination de Fatima Zahra El Mansouri à la tête de gouvernement, le Maroc écrit une nouvelle page de son histoire politique. Pour la première fois depuis l’indépendance, une femme accède à la fonction de cheffe du gouvernement. Une première historique, qui inscrit le Royaume dans le cercle encore restreint des nations ayant confié à une femme les rênes de leur exécutif.
Laila Lamrani
En désignant mardi 29 septembre la coordinatrice du Parti authenticité et modernité (PAM) à la tête du gouvernement, au lendemain de la victoire de son parti aux élections législatives du 23 septembre, SM le Roi Mohammed VI fait entrer une femme, pour la première fois dans l’histoire du Maroc, dans le bureau du chef du gouvernement. Le symbole est fort, et sa portée considérable.
Depuis l’indépendance, le Maroc a connu des chefs de gouvernement issus de sensibilités politiques, de générations et de profils très divers. Mais jamais, jusqu’à présent, une femme n’avait occupé cette fonction.
Je tiens (…) à souligner qu’il s’agit d’un événement historique majeur: pour la première fois dans l’histoire de notre pays, une femme assume la responsabilité de Cheffe du gouvernement. Ce n’est pas seulement une fierté pour moi, mais une fierté pour toutes les femmes de la patrie. Sa Majesté a toujours cru aux compétences marocaines et a toujours estimé que la femme marocaine mérite tout notre respect et notre considération», a déclaré la nouvelle patronne de l’exécutif à l’issue de sa nomination
Cette première ne relève pas seulement de la parité. Elle traduit aussi l’évolution progressive de la place des femmes dans les institutions nationales. La trajectoire de Fatima Zahra El Mansouri rend cette avancée plus significative encore.
Avocate de formation, deux fois maire de Marrakech, ministre de l’Aménagement du territoire, de l’Urbanisme, de l’Habitat et de la Politique de la ville, puis coordinatrice de la direction collégiale du PAM, elle n’arrive pas à la primature par effraction. Le parcours de cette authentique Marrakchie s’est construit au sein même des institutions politiques. Sa nomination intervient surtout après la victoire du PAM aux législatives, à l’issue desquelles le parti a obtenu 97 sièges sur 395. L’article 47 de la Constitution dispose que le Roi nomme le chef du gouvernement au sein du parti arrivé en tête des élections à la Chambre des représentants, au vu des résultats de celles-ci.
La portée historique de sa nomination tient donc à une double réalité : elle est la première femme à accéder à la primature et elle y parvient à la faveur d’une victoire électorale de sa formation. La parité ne se réduit pas à une présence plus nombreuse de femmes dans les fonctions publiques ; elle se mesure aussi à leur accès aux lieux où se décident les choix les plus lourds.
Le Maroc, après la Tunisie
À l’échelle du monde arabe, le Maroc n’est toutefois pas le premier à franchir ce seuil. La Tunisie l’avait fait en 2021 avec Najla Bouden, devenue la première femme à diriger un gouvernement dans le monde arabe. Ingénieure et universitaire, elle avait été nommée cheffe du gouvernement le 11 octobre 2021. Cinq ans plus tard, le Maroc lui emboîte donc le pas.
Mais la comparaison s’élargit bien davantage dès lors que l’on considère les pays à majorité musulmane. Le Pakistan avait ouvert la voie dès 1988, avec Benazir Bhutto, première femme à devenir cheffe du gouvernement d’un pays à majorité musulmane. Le Bangladesh a suivi avec Khaleda Zia en 1991, puis la Turquie avec Tansu Çiller en 1993. D’autres pays ont depuis connu des femmes à la tête de leur exécutif, parmi lesquels le Sénégal, l’Indonésie, le Kirghizistan et le Mali. Et le mouvement dépasse largement le monde musulman.
À l’échelle mondiale, l’accès des femmes aux plus hautes fonctions exécutives reste minoritaire, même si la progression est réelle. Une étude du Pew Research Center publiée en mars 2026 recensait 63 des 193 États membres de l’ONU ayant déjà eu une femme à leur tête depuis 1960. Le premier cas remonte à 1960, avec Sirimavo Bandaranaike au Sri Lanka.
Le paysage s’est depuis considérablement diversifié. L’Inde a connu Indira Gandhi, assassinée le 31 octobre 1984 dans sa résidence officielle de New Delhi. Le Royaume-Uni a eu Margaret Thatcher, puis Theresa May et Liz Truss. L’Allemagne, Angela Merkel. Le Pakistan, Benazir Bhutto. Le Bangladesh, Khaleda Zia et Sheikh Hasina. La Nouvelle-Zélande, Jacinda Ardern. L’Italie, Giorgia Meloni. Le Danemark, Mette Frederiksen. Et la liste est longue.
En 2026, le Conseil des femmes leaders recense notamment des femmes à la tête des gouvernements du Danemark, de l’Italie, de l’Islande, de la Lituanie, de la Lettonie, de l’Ukraine, de la Barbade et de la République démocratique du Congo, entre autres.
Du symbole à l’épreuve du pouvoir
Reste désormais l’essentiel : ce que cette première produira concrètement au Maroc et dans le quotidien des Marocains, dont les attentes sont immenses. Le mardi 29 septembre 2026 est une date riche de symboles. L’Histoire retiendra le nom de la première femme à avoir occupé la primature marocaine. Mais les citoyens, eux, jugeront surtout le bilan du gouvernement qu’elle dirigera. La nouvelle cheffe du gouvernement devra bâtir une majorité parlementaire : avec 97 députés sur 395, le PAM est loin de détenir seul la majorité absolue de 198 sièges. La formation d’une coalition constituera donc son premier test politique.
Une image qui change
Il faut aussi mesurer ce que cette nomination peut produire dans l’imaginaire collectif. Une jeune Marocaine qui regarde aujourd’hui les images de la cérémonie de nomination ne verra plus seulement un homme derrière le bureau du chef du gouvernement. Elle verra une femme y exercer la fonction suprême de l’exécutif. Le 29 septembre 2026, le Maroc n’a pas seulement changé de chef de gouvernement. Il a changé de visage au sommet de son exécutif.
Le plus difficile commence pourtant maintenant. Au-delà de la portée historique de sa nomination, elle devra démontrer sa capacité à bâtir une équipe gouvernementale à la fois solide, cohérente, compétente et capable de tenir dans la durée. Un exercice qui exigera autant de sens politique que de capacité à fédérer. Il lui faudra notamment nouer un dialogue avec l’ensemble des forces et des acteurs concernés, au-delà des appartenances partisanes et des sensibilités, et faire de la concertation un véritable levier de gouvernance. Sur ce terrain de la communication politique et du dialogue transversal, elle devra encore renforcer ses aptitudes pour être pleinement à la hauteur des exigences de sa nouvelle fonction. La coordinatrice du PAM est consciente de l’immensité du défi qui est le sien: «Nous sommes pleinement conscients que cette période sera cruciale et portée par de grandes attentes de la part des citoyens, en particulier des jeunes. C’est pourquoi nous proposerons un programme qui apportera de véritables solutions réalistes aux citoyens, conformément aux orientations de Sa Majesté», a-t-elle reconnu.
Qui est la nouvelle cheffe de gouvernement ?
Née le 3 janvier 1976 à Marrakech, Fatima Ezzahra El Mansouri est titulaire d’une licence en droit privé de l’Université Mohammed V de Rabat. Elle a poursuivi ses études à l’Université de Montpellier, où elle a décroché un diplôme d’études supérieures en droit des contrats d’affaires. Elle est également diplômée en droit anglo-saxon de l’Université Pace, aux États-Unis. Elle est avocate au barreau de Marrakech depuis le 22 mars 2005.
Le parcours politique de Fatima Ezzahra El Mansouri s’inscrit dans le sillage de la création du PAM. Son engagement commence en 2007, lorsqu’elle rejoint le Mouvement de tous les démocrates, prélude à la naissance du Parti authenticité et modernité (PAM), dont elle devient l’une des membres fondatrices en 2008.
À peine un an plus tard, elle conquiert la présidence du conseil communal de Marrakech, qu’elle dirige de 2009 à 2015. Elle retrouve ce fauteuil en 2021 et l’occupe depuis lors, dans le cadre d’un mandat courant jusqu’en 2027. Entre-temps, elle fait son entrée à la Chambre des représentants en 2011 et y siège jusqu’en 2016, avant d’être reconduite pour la législature 2016-2021.
Son ascension se poursuit parallèlement au sein du PAM. Elle prend la présidence du Conseil national du parti en 2015, fonction qu’elle conserve jusqu’en 2024. Cette même année, elle franchit un nouveau palier en devenant coordinatrice de la direction collégiale chargée de conduire le parti.
Son entrée au gouvernement Akhannouch intervient en 2021. Elle est alors nommée ministre de l’Aménagement du territoire national, de l’Urbanisme, de l’Habitat et de la Politique de la ville, portefeuille qu’elle conservera jusqu’à son accession à la Primature.
Sa trajectoire politique lui vaut également une reconnaissance au-delà des frontières marocaines. En 2014, le magazine Forbes la classe en tête de sa sélection des vingt jeunes femmes les plus influentes d’Afrique. La même année, elle figure parmi les Young Global Leaders.
Son engagement dans la vie publique s’accompagne par ailleurs d’une implication dans les réseaux des collectivités territoriales. Elle est membre de l’Association internationale des maires francophones et vice-présidente de l’Association marocaine des présidents des conseils communaux.
Mariée et mère de deux enfants, Fatima Ezzahra El Mansouri aborde ainsi la Primature après près de deux décennies d’engagement politique, de responsabilités locales, parlementaires, partisanes et gouvernementales.








